100. — De la solitude

Les poètes, dans leur façon d’exalter la solitude, pourraient donner à penser qu’elle ne possède qu’une unique forme – plaisante dans une sorte de jouissive mélancolie. Or la solitude n’est pas une, elle est multiple. Ou pour le moins, triple : existent la solitude souhaitée (ou heureuse), la solitude subie (ou malheureuse), et la solitude nietzschéenne (celle des forts).

La solitude souhaitée incite à la méditation, invite à la contemplation. Elle peut se vivre dans une chambre au milieu des livres ou au sein de la nature au milieu des arbres. Elle est douce et agréable, voire enivrante – sublime, évidemment, lorsque, vécue à deux, elle est partagée comme un fruit juteux.

La solitude subie génère une tristesse infinie. Elle conduit inéluctablement à la rumination mentale, à la morosité, quelquefois au marasme. Elle ressuscite les morts qui nous empêchent de vivre, fait resurgir ces vieilles amitiés dont nous ne voulons plus, redonnent vie aux fantômes anciens.

La solitude nietzschéenne bronze l’âme et durcit les positions de l’esprit. C’est une trempe. Elle est passage obligé à qui se veut fort : « « Je suis à nouveau seul et je veux l’être ». La solitude nietzschéenne est une drogue amie qui permet de retrouver le calme intérieur : « O solitude, toi ma terre natale ! Avec quel bonheur et quelle tendresse ta voix me parle… »

L’écrivain traverse horizontalement ces trois solitudes. C’est le propre, sans doute, de la création que de plonger ainsi successivement en elles. La solitude est nécessaire au travail (à la passion) de l’écrivain ; elle est donc souhaitée. Elle lui est quelquefois difficile à vivre car l’écriture implique, par nature, la rumination saumâtre et les retours rêveurs sur soi et son propre passé ; elle peut donc être d’une infinie morosité. Enfin, la solitude de l’écrivain durcit le créateur dans son centre, c’est-à-dire dans ce qui constitue le noyau profond de son être ; en cela on peut la dire nietzschéenne.

Grâces soient rendues à la bienheureuse amie des moments exaltants, des moments décevants, des moments stimulants.

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