103. — D’une déshérence

Simon Deluc, Jeanne Sicard, Pierre Viéra, Michel Reynaud… Des noms sur les tombes d’un cimetière oublié, dans l’un de ces villages dépeuplés du milieu des terres. L’herbe pousse dans le domaine des morts et nul ne semble songer à l’ôter. La lourde porte de la petite église toute proche semble fermée à tout jamais. Plus loin, sur son socle ancestral, l’imposante croix de vieille pierre, usée par les pluies et les vents. Désolation de ce jour où l’on fête tous les Saints. Saints du calendrier liturgique et peut-être saints des morts pieuses, c’est-à-dire consacrées par l’ultime bénédiction.

Désolation et pourtant… Chaque fois que nous visitons un cimetière « où dorment des morts d’avant-hier » (Rimbaud), une impression domine, celle que nous entrons dans une culture authentique, profondément enracinée. Un « arrière pays » riche de son passé, de ses légendes, de ses chants, de son histoire. Avec ses campagnes, ses saisons, son clocher, ses petits commerces. Comme si nous réinvestissions une identité devenue flottante.

Dans une France qui (sous la pression des oligarchies financières qui oeuvrent à une Europe froide et aseptisée) renie son histoire ou qui la réécrit, une France qui perd progressivement ses racines culturelles (lit-on encore nos grands auteurs ?), qui après avoir chassé le latin des églises a tenté de le chasser de ses collèges (heureux échec !), la visite du cimetière renvoie à un âge d’or. Un âge de tendresse et d’exigence (l’enfance), de communion et de partage (l’âge mûr), de silence et de sage parole (la vieillesse).

Dans une France devenue bigarrée, multiculturelle et tiermondialisée (constat), les futurs Simon, Jeanne, Pierre et Michel devront désormais accorder place auprès d’eux aux Saïd, Fatou, Mohamed et Malhia. A moins que ces derniers ne choisissent de reposer dans leur propre « arrière-pays », lui aussi riche de son passé, de ses légendes, de ses chants, de son histoire ; et pour y retrouver – en cela semblables à nous – l’identité ultime – une identité à-demi perdue dans la terre d’exil.

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