104. — D’une sombre et lucide perception

« Solitaire, misérable, dangereuse, animale et triste », ainsi Thomas Hobbes voit-il la vie humaine (Le Léviathan).

Solitaire. – On naît seul et dans un cri, qui n’est pas vraiment de joie. Déjà la souffrance ? Durant notre vie, l’amour de l’autre nous accompagne, certes, comme, de même, nous accapare un métier (au mieux une vocation). Mais au moment de la plongée dans le néant, c’est la solitude originelle que nous retrouvons ; et la main aimée qui se pose sur la nôtre ne nous est d’aucun secours lorsque retentit le coup de gong du dernier round. « Le sacrement de la mort, chacun le reçoit seul. » (Jünger).

Misérable. – L’homme traîne avec lui, comme un chien en laisse, sa condition mortelle ; impossible de se débarrasser de ce lien, plus fort que tout. Et, naissant de cette condition, ce « sentiment tragique de la vie » dont nous a parlé excellemment Unamuno. La vie est fragile, la précarité est son lot. « Toute créature, même comblée, est menacée de partout à la fois ». Quel courage nous est nécessaire pour vivre ! Sa jeunesse écoulée, donc le temps de l’insouciance, l’homme s’occupe. S’occupe en attendant de mourir.

Dangereuse. – A chaque instant, en effet, nous évoluons sous la menace (maladie, mort). « Un seul moment d’inattention et d’un bond la bête féroce peut d’un bond être sur nous » (Mauriac). Mais vivre, c’est risquer, dit-on communément. Si l’aventurier joue, avec exaltation, à inverser la proposition, l’homme ordinaire, lui, éprouve devant cette menace, anxiété et angoisse – la médecine psychiatrique, du reste, témoigne de l’importance de ces névroses, et, mêmement, les laboratoires pharmaceutiques (abondante consommation de psychotropes – anxiolytiques, neuroleptiques, antidépresseurs, hypnotiques).

Animale. – Les fonctions biologiques de l’homme ont, c’est l’évidence, à voir avec l’animalité. Vie organique (se nourrir, dormir, copuler…), volonté de puissance conduisant à la l’anéantissement du plus faible (vol de terres, pillage des ressources), à sa soumission (occupation, colonisation), à son humiliation (mur d’apartheid). « L’homme est un loup pour l’homme », écrivait aussi Thomas Hobbes. Et, pourrait-on rajouter, « né assassin et bourreau de ses frères ».

Triste. – Il existe une tristesse inhérente à la condition humaine. Tout fuit, tout disparaît dans l’inéluctable, tout plonge dans le néant : beaux instants, amours, êtres… « La vérité de ce monde, c’est la mort », a écrit Céline. Destruction puis oubli, voilà ce qui constitue une destinée humaine. La grande responsable de cette horrible tristesse est la perception du cours du temps, de sa fuite. Cette prise de conscience explique la tension vers les religions. Fini le flottement dans le monde de l’angoisse, voilà désormais l’homme relié.

« Voir clair, c’est voir noir », écrivait Paul Valéry. Les lucides à la sombre perception ne manquent pas dans le paysage littéraire. Pour n’en citer que quelques uns : Cioran, Caraco, Pessoa, de Roux…

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