105. — De la passion violente

Dans les années 70, deux films italiens de qualité, l’un de Bernardo Bertolucci, l’autre de Luchino Visconti, marquèrent le paysage culturel.

Le premier, Last tango in Paris (1972), dépeint la pathétique descente aux enfers d’un homme qui tente d’oublier son passé. Dans quelques scènes d’anthologie, on voit l’homme brisé exercer son magnétisme sur une jeune femme, moments de tyrannie sexuelle qui trouvent leurs sommets dans le vertige d’une jouissance désespérée. Perçu il y a cinquante ans comme un psychodrame pornographique à cause de quelques scènes crues, il apparaît aujourd’hui comme un film romantique empreint d’une tristesse métaphysique. Notons qu’à interpréter ce film, les deux acteurs y laissèrent des plumes : Brando répéta à l’envi que Bertolucci lui avait arraché une trop grande part de lui-même (« Depuis, je me suis complètement laissé aller »), quant à la belle Maria, elle confia que ce film fut l’horreur qui empoisonna le restant de sa vie (Maria Schneider mourut à l’âge de 58 ans).

Le second, Violence et passion (1974), dépeint quant à lui le choc de deux bourgeoisies repliées sur elles-mêmes. Celle d’un vieux professeur solitaire amoureux des Lettres et amateur d’art ; celle de la famille Brumonti, dont la vie dissolue et superficielle déstabilise quelque peu le vieil homme. Présenté comme un drame psychologique, le film nous montre la remise en question d’un homme qui vit dans la fausse harmonie de son confort intellectuel. Y apparaît plus clairement, avec le recul du temps, l’angoisse existentielle qui minait Visconti lui-même (« L’élément autobiographique du film est la solitude » a-t-il déclaré).

Dans l’exploitation de plusieurs motifs, des rapprochements entre les deux films peuvent être effectués. Tout d’abord la perception du couple : vie conjugale ratée du professeur, suicide de l’épouse dans Last tango (le corps de la femme repose dans un hôtel sordide). La sexualité ensuite : ambiguë chez les personnages de Visconti (sublime Helmut Berger), brute et brutale chez Bertolucci. Importance ensuite de l’appartement où se déroule l’action : belle demeure romaine dans Violence et passion, vide et bourgeois dans Last tango. Solitude : le personnage principal du Tango est détruit, sa pulsion de mort frôlant les extrêmes, solitude du professeur dont la vie n’est plus qu’un face-à-face avec sa propre fin. Enfin, présence de la mort proprement dite : odeur de mort du corps de l’épouse aux lèvres peinturlurées chez Bertolucci, odeur de la mort toute proche dans la vie du vieil homme chez Visconti.

Bref, film sur le désespoir et l’absence de rédemption pour le premier, film sur l’angoisse et le désenchantement pour le second. Dans les deux cas : deux chefs d’oeuvre.

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