107. — De l’éphémère et du précaire

Est éphémère ce qui passe. L’éphémère est donc lié au temps. La jeunesse, par exemple, est éphémère ; elle n’a qu’une durée relative (« La jeunesse n’est que le passé en train d’avancer une jambe », écrit Djuna Barnes). Les plaisirs qu’elle offre sont momentanés, ses joies sont passagères ; ses chagrins sont provisoires, ses désespoirs temporaires ; ses rêves sont fugaces, ses cauchemars fugitifs. Tout, d’ailleurs, dans la jeunesse, est fragile, incertain. Cet amour si beau, si intense, vécu dans l’exaltation et l’exultation de la chair, voilà qu’il va changer de nature, d’abord lorsque la tendre et affectueuse jeune femme se voudra mère, ensuite lorsqu’elle le deviendra effectivement. Finies, alors, gaieté et allégresse premières ; la jeune mère entre dans une jubilation d’une tout autre nature, dans une sentimentalité d’un tout autre ordre. Avec la parturition (quel horrible mot!), elle a soldé sa jeunesse.

Est précaire ce qui est fragile. Notre vie est précaire. Son avenir n’est pas assuré, loin s’en faut ; et l’on ne peut prétendre voir son futur garanti, ni dans la matérialité, ni dans le temps. Comme pour l’éphémère, dans la précarité le temps joue son rôle, qui n’est pas moindre. Car nulle durée de vie ne peut être prescrite, délimitée – sinon chez l’homme condamné par la maladie. La précarité, au surplus, est liée à la fluctuation, à l’indétermination ; établir un projet est certes possible mais on ne peut prétendre, par anticipation et avec certitude, le voir réalisé. Le précaire, enfin, est lié à l’instable. On croit une situation assise, une position prise, les événements se chargent de vous détromper. Et lorsque s’éteignent les vertes illusions, les sombres réalités se rappellent à nous.

Ainsi vont nos vies, illusions , miroitement, mirages… avant le choc du réel, les déceptions, les tragédies. Nos vies, intimement liées à l’éphémère et au précaire. C’est à dire, au fond, à la fragilité. Oui, malgré nos roulements d’épaules et nos coups d’épée de matamore (ils ne trompent qu’autrui, jamais nous-mêmes), nous sommes fragiles. Terriblement. Nos cœurs sont de cristal, nos corps sont de sable. Et, ainsi que l’écrivait l’excellent Gustave Thibon, la seule vérité à laquelle nous accédons, au terme de nos vies bien remplies, « c’est la mutation du vivant en cadavre. »

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