108. — D’un caméléon

Si une figure des Lettres italiennes fut contestée, c’est bien celle de Curzio Malaparte – né Kurt Sucker en Toscane à la fin du XIXe siècle, d’un père allemand et d’une mère milanaise.

C’est que l’auteur de Kaputt et de La peau fut un adepte des sincérités idéologiques successives. Engagé dans les rangs de la division garibaldienne de l’Argonne au tout début de la première guerre mondiale, il s’enrôle plus tard dans le parti fasciste italien puis publie un ouvrage à forte tonalité antitotalitaire, Technique du coup d’état, lequel lui valut le bannissement de la part du régime mussolinien. Spécialiste dans l’art d’enjoliver son destin, Malaparte présentera comme une déportation ce qui ne fut, semble-t-il, qu’un exil doré.

Idéologiquement, on a un peu de mal à suivre cet homme qui décrit – ou plutôt dissèque – les boucheries et autres atrocités du régime nazi (dans Kaputt), avant de peindre de manière sévère la libération de Naples par les Américains (dans La peau). Malaparte est l’homme de toutes les contradictions. Fut-il bolchevique ? fasciste ? Sans doute les deux. Ce que l’on ne peut cependant retrancher à Malaparte (ainsi rebaptisé par lui-même « car Bonaparte a mal fini »), c’est son art de la dénonciation des impostures – la sienne exceptée, lui qui retourna tant de fois sa veste avant d’ériger sa vie en mythe.

De cette figure protéiforne (il fut surnommé de son vivant Monsieur Caméléon) un autre aspect doit être souligné : le dandy. Car cet homme fut un jet-setter avant la lettre, sa singulière maison au bout d’un promontoire à Capri (Godard y tourna Le mépris) demeure objet de curiosité. Malaparte, en provocateur sublime, se fait baptiser sur son lit de mort et adhère au Parti Communiste puis demande à être enterré sur une hauteur déserte « afin de redresser la tête de temps en temps et de cracher dans le vent froid. »

Malaparte est cet écrivain qui exaspère autant qu’il fascine et dont, en tout état de cause, on ne peut qu’aimer ses deux grands livres, baroques et hallucinés.

5 Comments

  1. Franck L.
    Franck L. 10 décembre 2018 at 21 h 09 min . Reply

    Une chose que j’ ai relevée chez Malaparte, c’ est sa façon de promener le lecteur.
    Nous passons, surtout dans Kaputt, d’ une description d’ une atrocité à une réunion d’aristocrates, semblant dans leurs réunions survoler les événements autour d’ eux.
    Une autre chose : le contraste perceptible entre ces aristocrates que nous dirons « de souche » (ou de naissance) et les parvenus du nazisme ou du fascisme qui cherchent à les imiter mais qui sont trahis par leurs origines — cette lourdeur que Malaparte fait remarquer.
    Malaparte et Jünger, il y a des rapports.
    Merci de ce texte.
    Franck.

  2. Arnaud B.
    Arnaud B. 10 décembre 2018 at 21 h 12 min . Reply

    De la clarté, de la concision !

  3. Viviane D.
    Viviane D. 11 décembre 2018 at 18 h 39 min . Reply

    Je ne voudrais pas jouer à la féministe (je ne le suis qu’à-demi), mais enfin, le boulot qu’a effectué Liliana Cavani dans son adaptation de La peau est proprement remarquable.

  4. Bruno Favrit
    Bruno Favrit 13 décembre 2018 at 9 h 12 min . Reply

    Ton texte reflète bien la complexité du personnage.
    Kaputt est un monument, mais on sent que l’auteur y prend des libertés avec l’Histoire. La peau est un cran en dessous.
    Un long article sur Malaparte dans la dernière livraison d’Eléments qui évoque également ses contradictions.

  5. Luigi S.
    Luigi S. 13 décembre 2018 at 17 h 09 min . Reply

    Dans Le bal au Kremlin, c’est pas avec des nazis que Malaparte partage le couvert mais avec des communistes. C’est un peu le même oeil baroque que dans Kaputt. Même dans son Journal, on trouve, au détour de certaines pages, ce regard qui n’appartient qu’à lui (portraits de Sartre, de Camus). Malaparte a un style très personnel, avec des redites volontaires. Au fond, c’est un inventeur de style. A cet égard, on peut le rapprocher de Céline, de Proust, de Kafka. C’est un Grand. Nos contemporains couverts de laurier sont tout petits, à côté (Houellebecq et sa
    Sérotonine).

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