109. — De la réalité des choses

Le citoyen ordinaire, sans doute à cause de son inculture, est incroyablement naïf et crédule. D’ailleurs, l’oligarchie n’enfile aucun gant pour le traiter avec supériorité et mépris : c’est un « pauvre con » (Sarkozy), un « sans-dents » (Hollande) ; il fait partie de « la France d’en bas » (un premier ministre de Chirac), de la France de « ceux qui ne sont rien » (Macron).

Au vrai, ce citoyen ordinaire, tout est fait pour l’empêcher de penser (les « séries » yankies à la TV) ; on détourne son attention (les compétitions sportives mondialisées) ; on lui invente des besoins inutiles (les micro-technologies). Ainsi, son cerveau parvenu au vide abyssal, il devient plus aisé de faire les poches à ce « veau » dont parlait un Général bien connu. Car, de toujours, le pouvoir appuie sa puissance sur la léthargie (pour le moins) et sur la soumission (un idéal) des peuples. « Les plus faibles obéissent et rançons sont payées aux forts, larges et lourdes. » (Claudel, La ville).

Que sait l’Opinion de la réalité des choses ? Ce que la parole officielle et les grands médias veulent bien lui dire. Or ces grands médias sont détenus par les puissances d’argent, elles-mêmes liées aux tenants de la parole officielle. Donc la perception du monde réel est faussée – volontairement faussée – par les oligarchies.

Y aurait-il donc une réalité que le citoyen ordinaire ne doit pas voir ? Plus que certainement. Alors tout un travail de « propagande » est effectué. Un travail insidieux mais puissant mené par nos journalistes, soumis à l’autorité d’un rédacteur en chef, lui-même soumis à l’idéologie défendue par son bailleur de fonds.

Certes, l’affaire n’est pas nouvelle, et quelques écrivains, notamment du siècle dernier, n’ont pas manqué de délivrer à leurs lecteurs quelques pans de vérité qui, évidemment, dérangèrent la pensée dominante. C’est ainsi que Paul Morand, dans son roman Tais-toi, évoque les « petits journalistes qui vont toucher leur enveloppe mensuelle rue de Rivoli, quai d’Orsay, ou Place Beauvau. » C’est ainsi encore que Dominique de Roux, l’une des rares personnalités françaises à se trouver sur le théâtre des opérations lors de la Révolution des Oeillets (1975), écrit dans Le Livre nègre : « Payez le prix et les médias vous mettront dans la poche l’opinion publique qui, elle, croira toujours que cette vérité, maîtresse de l’instant, est d’origine divine. » Quant à Drieu, qui connaissait la musique, il confie dans son Journal : « Quoi qu’on fasse, quelque défense mentale qu’on organise, on est victime de la propagande, toujours. » Et l’auteur du Feu-follet de rajouter : « Vingt fois, j’ai constaté après coup que sur tel ou tel point, j’avais subi l’influence de la presse et que mon jugement avait été altéré. »

C’est ainsi, clairvoyance et lucidité sont insuffisantes au citoyen ordinaire qui tente de comprendre la marche du monde. Car toujours les personnes chargées de le représenter (les « élus »), soumises aux puissances d’argent mondialisées, leur masqueront la vérité, avec la complicité des médias audiovisuels et papier, eux même tributaires de leurs bailleurs de fonds. La finance, encore. Toujours. Le capital.

5 Comments

  1. Francis Labarthe
    Francis Labarthe 17 décembre 2018 at 20 h 12 min . Reply

    Excellente analyse mais qui occulte néanmoins le mouvement des GJ. Le citoyen ordinaire est en train de se réveiller. Comme toujours, tu fais la part belle à la littérature puisque cela est dans tes gênes et ta culture.

  2. Raymond Espinose
    Raymond Espinose 17 décembre 2018 at 20 h 58 min . Reply

    Le réveil du peuple exaspéré, je l’avais annoncé dans mon billet intitulé « Du principe ». J’avais bien précisé pour un ou deux lecteurs du blog que j’évoquais le principe insurrectionnel, le principe révolutionnaire, endormi pour un temps chez les Français mais qui pouvait se réveiller à tout instant. Voilà pourquoi je ne suis pas revenu, dans mon dernier billet, sur le sujet.

    La révolte était prévisible. En effet, on peut noter dans notre pays un appauvrissement d’une partie non négligeable de la population et une disparition programmée d’une classe sociale (la classe dite moyenne). Par ailleurs, il existe un énorme fossé entre la vision de l’oligarchie coupée du réel, et le peuple qui a des difficultés à assurer son quotidien. Et puis, comment oublier la fracture causée par le référendum de 2005 ? Un peuple qui dit « non » et une pseudo « élite » qui dans son dos va voter « oui ». Quelle insolence ! quel mépris !

    On lit ici et là que les GJ sont brouillons dans leurs revendications. Ce n’est pas mon avis. Lorsque l’on essaie d’analyser un peu sérieusement leurs propos, on distingue deux axes assez précis :

    — un désir d’équité (insupportables, les privilèges pour ceux qui ont tout — déductions fiscales, paradis fiscaux, salaires indécents des grands chefs d’entreprise, etc, etc — et les ponctions scandaleuses exercées sur ceux qui ont peu ou qui n’ont rien).

    — un désir de participation à la vie politique. Parfaitement justifié car que sont les « élus », sinon les salariés du peuple ? Les citoyens les ont choisis pour qu’ils améliorent les conditions de vie du plus grand nombre et fassent fructifier le bien commun. De plus, ce sont les citoyens qui les rémunèrent. Je le répète : les élus sont les employés du peuple. Donc leur arrogance ne se justifie nullement. Ils ne sont nullement fondés à dire à leur électorat ce qui est bon ou mauvais pour lui. Les citoyens ne sont pas des enfants attardés. A l’inverse, c’est le peuple qui doit dicter à ses « salariés » ce qui est bon pour lui, et c’est à eux à tout mettre en oeuvre pour le satisfaire. La soumission à ces gouvernants hautains et suffisants à un moment est devenu insupportable. C’est aussi ça, le mouvement des GJ : la révolte d’un peuple blessé et humilié par le mépris de ses pseudo « élites ».

  3. Alexandre Rigault
    Alexandre Rigault 18 décembre 2018 at 10 h 12 min . Reply

    Lu récemment cette citation qui fait écho au contenu de votre billet :
    « Tous les états totalitaires imposent un monde fictionnel.
    Ceux qui veulent sortir de cette fiction sont des complotistes. »

  4. Claude Valloton
    Claude Valloton 18 décembre 2018 at 10 h 27 min . Reply

    Dans votre billet, vous ne citez que des auteurs de droite.
    On en trouve à gauche qui ont dit la même chose — dont Zola.

  5. Raymond Espinose
    Raymond Espinose 18 décembre 2018 at 10 h 30 min . Reply

    J’en suis encore, hélas, à me prouver que je suis bien un esprit libre.
    Et puis, disons vrai : les écrivains de droite écrivent mieux que ceux de gauche ( Mitterrand, dit-on, s’en était aperçu).

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