112. — De l’invitation au voyage

Dans le monde moderne, les appels au voyage sont légions ; parfois même, au delà de l’encouragement, c’est l’injonction que nous rencontrons. Voyager, c’est être de son temps ; c’est aller dans le sens du progrès et de la modernité ; un peu comme opter pour une Europe fédérale ou voter pour un jeune président ultra libéral. Plus outre, un lieu commun veut que le voyage soit synonyme d’enrichissement intérieur, d’ouverture d’esprit ; à l’inverse, choisir la sédentarité, la vivre pleinement, sera se détourner de la vraie vie. Il semble, cependant, qu’une question mérite d’être posée : qui de l’itinérant ou du nomade a le plus de chances d’entrevoir la lumière ?

C’est en une vie réglée que le sédentaire cherche la clé du mystère qui nous enveloppe. Certes, il semble tourner le dos à la vie mais c’est pour diriger son regard vers son monde intérieur. Car il pense que seul son œil du dedans peut percevoir la beauté du monde. Là, bat son cœur intime, qui fait entendre sa rumeur sourde, comme ces vagues lointaines qui lentement, régulièrement, viennent battre la grève. « Heureuses les oreilles qui écoutent non la voix qui retentit au dehors, mais la vérité qui enseigne au dedans », est-il écrit dans L’imitation.

Le voyageur compulsif a logé en lui – semblable en cela (ô paradoxe) au sédentaire – son habitude ; c’est devenu un « touriste international » que seul le vacarme des vivants interpelle. Le casanier contemplatif, à l’inverse, ne cesse de s’extasier devant la beauté que lui offrent ses tableaux intérieurs ; il ne cherche pas la vérité de son temps (il n’en a que faire), mais la vérité de tous les temps – la vérité intemporelle.

Ce n’est certes pas par le saut de puce érigé en règle de vie que l’homme atteint la part la plus haute de lui-même mais dans le calme intérieur et la solitude ; dans le recueillement. Là, l’essence des choses lui apparaît et le secret des êtres lui est donné. Ainsi que le déclare avec justesse Don Alvaro dans Le maître de Santiago : « Les hautes aventures sont intérieures ».

Spectateur de sa vie intérieure, le statique trouve toujours sinon de quoi répondre à ses interrogations intimes du moins de quoi les nourrir ; son intelligence croît lentement et sûrement dans un monde profond et riche. Changer constamment d’air ne lave pas toujours l’âme ; en revanche, pourvu que l’esprit s’y prête, la lumière l’éclaire souvent dans un quotidien répétitif et apparemment monotone.

2 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 21 janvier 2019 at 23 h 05 min . Reply

    J’ai goûté avec plaisir l’agréable voyage que la lecture de ce billet m’a procuré.

    Néanmoins, je pense que le voyage intérieur n’est pas nécessairement opposable au voyage géographique ; que plutôt celui-ci précède celui-là dans une vie d’homme. Autrement dit : à la jeunesse l’appétit de courir le vaste monde et à l’âge mûr, à la vieillesse les voyages immobiles au coeur de soi-même.

    Finalement, ne cherchons-nous pas, quelle que soit la nature du voyage entrepris, le lieu où :

    « Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
    Luxe, calme et volupté.
     » ?

  2. Françoise B.
    Françoise B. 25 janvier 2019 at 9 h 25 min . Reply

    J’aime emporter mon moi dans la valise de mes voyages.
    Je n’ai pas la sagesse des recluses ni les illuminations des mystiques ; pour autant, ma géographie intérieure n’est pas  » un gouffre amer ».
    Mais, j’ai besoin de ce contact direct avec l’ailleurs, de me  » frotter » à la réalité des éléments, de l’espace, d’engrammer des paysages, des reliefs, des architectures, des monuments… curiosité, étonnement, interrogations, admiration… je me découvre aussi encore, je me renouvelle.
    Le voyage m’est un rituel actif qui chamboule le confort tiède de l’habitude, c’est un vent frais, et souvent un grand moment de bonheur parce que ces voyages, je les partage.

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