113. — D’un insoumis

A Daniel Cohen.

Au fond, seuls les réfractaires, seuls les irréguliers sont dignes d’intérêt. André Gide fut l’un d’eux, lui qui écrivit en février 1946 : « Le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être, que par des insoumis ».

Rappelons que l’écrivain exerça une influence énorme sur toute une génération d’intellectuels – disons celle qui précéda la deuxième guerre mondiale. Il est vrai que son indépendance d’esprit, qu’à aucun moment la conduite de son existence démentit, avait de quoi séduire, qu’elle s’exerçât dans le domaine de la politique ou dans celui de la morale. Une preuve de sa stature : aussi bien Sartre (dans Les Temps modernes) que Camus (dans Combat) lui rendirent hommage lors de sa disparition. Seule la presse communiste invectiva celui qui, de retour d’URSS, avait trahi.

Indéniablement, Gide est et restera cet homme qui, au plus fort des tempêtes, n’oublia l’objectif premier : l’oeuvre. Des tempêtes, il en connut (et pas seulement politiques), peut-être et surtout dans cette volonté têtue de tenter de fonder une spiritualité nouvelle, les valeurs traditionnelles étant à ses yeux trop empreintes d’hypocrisie, de mensonges, de postures et d’impostures. Essayer avant toute chose d’être pleinement soi-même, telle est l’injonction gidienne. Quitte à se faire l’ennemi des morales millénaires, jamais remises en question, des morales creuses, fades, sans réelle consistance.

Face à l’histoire, il se trouva des bonnes consciences pour lui reprocher ses errements. C’est que Gide signa le manifeste en faveur de Dreyfus mais prit assez vite ses distances avec les dreyfusards ; qu’il alla voir du côté du Communisme avant d’en dénoncer les excès (Retour de l’URSS) ; tout à son honneur, enfin, il y eut sa prise de position pour la République espagnole. Jamais cependant, dans ses combats politiques, il n’engagea sa littérature, n’impliquant que sa personne.

Car là se trouve, sans doute, le trait dominant de Gide. Le seul engagement dont son expérience témoigne, c’est l’engagement en faveur de lui-même, c’est-à-dire de son oeuvre. Ce narcissique, en effet, aura passé une partie de son temps (dans son journal mais pas seulement) à explorer les diverses contradictions dont son existence témoigne, les poussant parfois jusqu’aux plus intimes extrémités. Jamais, cependant, l’énergie ne lui fit défaut pour alimenter et poursuivre l’entreprise qui fut chez lui toujours prioritaire : celle de la libération de l’esprit, indissociable de son travail d’écriture.

Sans doute l’obtention du Nobel de littérature (en 1947), – après celle de ses amis Romain Rolland (1915) et Roger Martin du Gard (1937) –, occulte-t-elle le véritable dédain que manifestait l’homme pour les distinctions et les honneurs. Et d’ailleurs, il fut l’une des personnalité les plus controversées (presque autant qu’elle fut louée) du demi- siècle, tant l’esprit d’indépendance qu’il manifestait et une stricte observance de ce que lui dictait sa conscience, gênait.

Laissons à Jean Paulhan le soin de mettre en exergue ce qui, non seulement à ses yeux mais aux yeux de tous ses admirateurs, caractérisa André Gide : « La curiosité à tous risques, le dédain des opinions courantes, la confiance dans les paradoxes du sens commun, l’impatience et l’espoir dans l’homme, la liberté de chaque matin. »

2 Comments

  1. Daniel Cohen
    Daniel Cohen 4 février 2019 at 10 h 38 min . Reply

    Votre écrit sur Gide est très bon. Non, je n’en suis pas spécialiste. Je suis juste un lettré qui a eu à se frotter à un écrivain qui l’a fasciné parfois et dégoûté souvent. Vous savez pourquoi puisque vous avez eu de l’amitié pour moi en me lisant. Je ne sais jamais lire sans mettre mon sel de lecteur, et cela devient moins une histoire de tel livre qu’une histoire de ma vie associée à tel auteur et à tel de ses ouvrages. Un spécialiste, vous le savez, tente de mettre toute la distance imaginable entre l’objet de sa science et lui-même.

  2. Marianne L.
    Marianne L. 4 février 2019 at 11 h 38 min . Reply

    Un « irrégulier », un « réfractaire » de plus dans ta galerie de portraits d’écrivains.
    Une vraie collection d’esprits libres, comme tu les aimes.
    Ça et les anarchistes mystiques pour les portraits de comédiens.
    Tu écris à contre-courant mais je ne crois pas que tes billet soient faits pour être commentés.
    Ce sont des exercices de style, faits pour être dégustés, appréciés en esthète.
    Ils font du bien à ceux qui aiment la culture.

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