114. — Du fédéralisme européen

Afin d’inciter les Français à adhérer à la nouvelle Europe (la maastrichienne), Jacques Delors, entre autres sottises, déclarait en 1992 dans un entretien au Nouvel Observateur : « Avec l’euro les produits de première nécessité seront moins chers, les prix baisseront. ». On sait ce qu’il est advenu de cette perspective idyllique (« Au lieu du rose horizon, l’abominable aurore », Félicien Marceau) ; on sait aussi de quelle pesante façon Delors – épaulé en cela par le compagnon Rocard – prépara en des temps mitterrandiens le tournant de la rigueur et contribua à faire entrer la gauche dans le néolibéralisme.

Si le fédéralisme, notamment dans sa perspective anarcho-libertaire (dessinée par Pierre-Joseph Proudhon), a de quoi séduire car il s’oppose au centralisme oligarchique, il s’incarne tristement (et même désespérément) dans l’Europe telle qu’elle s’élabore sous nos yeux. Que devient, en effet, le pays en son sein ? Treize régions qui n’ont de comptes à rendre qu’à Bruxelles ; treize « landers » fondus, dilués dans un vaste ensemble sans coeur ni âme. Etats-Unis d’Europe… Décidément, le modèle yankee nous aura fichtrement contaminés ! Jusqu’au pourrissement final.

Les conséquences réelles (c’est-à-dire observables) de l’inféodation d’une nation à Bruxelles dans le cadre d’une Europe fédérale, quelles sont-elles ? En premier lieu la paupérisation de son peuple, celle-ci prévue dans la stratégie concertée d’un nivellement par le bas et la suppression délibérée des avantages acquis de haute lutte par le passé. En second lieu l’effacement des histoires nationales (de leur récit), au profit d’une histoire européenne – effacement déjà largement perceptible dans les manuels scolaires.

Le schéma de cette Europe fédérale, de longtemps tracé, c’est le grand œuvre de nos pseudo-élites politiques – grand œuvre élaboré avec la complicité des puissantes élites financières. Pour le mener à bien, n’importe quel énarque à la tête du substrat national peut faire l’affaire. Interchangeabilité absolue de ces beaux parleurs soumis aux banques. Fin de la fonction présidentielle telle que nous l’avons connue, fin du « grand » président. Mitterrand à Benamou : «  Je suis le dernier… Après-moi, il n’y en aura plus d’autres en France… A cause de l’Europe… A cause de la mondialisation… ». Quant à l’idéal des oligarchies, il est parfaitement clair : une Europe de la finance où l’humain, s’il a encore un prix n’a plus aucune valeur. Plus outre, cet objectif : « Privatiser les profits, socialiser les déficits ». Idéal et objectif atteints : de quoi se réjouir, en effet.

Aussi est-on en droit de trouver bien naïf le peuple qui, comme pour se raccrocher à des valeurs anciennes et des repères perdus, sort désormais le drapeau tricolore à chacune de ses manifestations. Car la France à laquelle renvoie le drapeau national n’existe plus. Et ce, depuis le tournant libéral négocié sous la présidence Mitterrand : blocage des salaires en 1982, politique de la rigueur en 1983, dérégulation bancaire en 1986, libéralisation des flux de capitaux en 1988. Et les enfants d’aujourd’hui, déjà conditionnés, grandiront dans ce monde uniformisé et privé de sens que culture et vie de l’esprit auront déserté, avec, pour unique préoccupation, le rapport à l’argent. Ces lendemains de fin de monde ont déjà commencé. Fin de l’Histoire.

4 Comments

  1. Laurent T.
    Laurent T. 6 février 2019 at 17 h 28 min . Reply

    Justement, si on sort les trapeaux tricolores, c’est pour montrer qu’on n’en veut pas, de cette Europe de Maastrich, de Lisbonne et de Marrakech. On veut que notre pays retrouve sa pleine souveraineté. Qu’il décide lui-même et non qu’il agisse en fonction de ce que décide le Parlement européen (même si nos « élites », payées pour trahir, en font partie). Cette Europe prend dans la poche des gens modestes, des classes moyennes et remplit les coffres des banquiers, des chefs d’entreprises et des actionnaires. L’humain est un peu oublié dans l’affaire et on se demande quelle jouissance éprouvent ces nantis à s’imaginer d’or les poignées de leur cercueil.

  2. Jeanjean
    Jeanjean 6 février 2019 at 21 h 25 min . Reply

    Moi je me demande comment Mitterrand qui, comme il le dit lui-même dans ses chroniques, n’a eu besoin de quiconque pour voir et sentir la France, « une France de terre et de chair », a pu entrer dans cette grande grande mystification qu’est cette Europe fédérale affameuse de peuples. On aurait davantage attendu d’un tel homme, un homme enraciné, un homme de terroir, qu’il oeuvre plutôt à une Europe des nations, une Europe de coopération entre nations, où l’on aurait sauvegardé nos spécificilés économiques et nos racines culturelles et où l’on aurait gardé notre liberté de décision, bref, notre indépendance. Ce que nous sommes devenus : un peuple soumis à un pouvoir extérieur (Bruxelles), un peuple étranger à lui-même, sans véritable identité, désormais sommé d’avoir honte de son passé, de son histoire. Comment rebondir ? Le peut-on encore ? Cette impression terrible de révolver sur la tempe, parfois.

  3. francis L
    francis L 7 février 2019 at 13 h 21 min . Reply

    Excellente analyse de la situation actuelle qui met en évidence les sottises répétées certes mais délibérées de nos gouvernants convertis au néolibéralisme qu’ils soient de droite ou de gauche. La conséquence immédiate est la régression de l’Etat qui va perdre ses fonctions régaliennes au profit de l’entité européenne.
    Néanmoins, je considère que ce fédéralisme est en toc, de pacotille, étant donné les divergences existantes entre les pays( leurs histoires, mentalités et atavismes) conduisant à des blocages discordants. Ainsi la gestion est devenue technocratique, administrative et certaines directives sont décriées par de nombreux pays qui s’estiment injustement lésés.
    Enfin, pour reprendre la citation de F. Mitterrand, je crois qu’il avait rajouté que les prochains présidents seraient des comptables, donc obligés de composer avec le pouvoir économique et financier.
    Quant au drapeau tricolore, non seulement il est de sortie dans les manifestations mais il envahit aussi les enceintes sportives où une équipe de France est en compétition.
    Finalement, peut-être qu’il y a encore de l’espoir puisque , selon l’adage, il fait vivre.

  4. Bernard Castagnet
    Bernard Castagnet 14 février 2019 at 20 h 34 min . Reply

    Se souvenir des bêtises dites par Delors et Rocard à propos de la construction européenne ne peut que nous conforter dans notre méfiance vis à vis des affirmations de nos acteurs politiques actuels.
    L’Europe que l’on nous impose, conglomérat d’États-nations indépendants, est effectivement bien éloignée dans sa forme d’une structure fédérale telle que peuvent l’imaginer les libertaires avec un pouvoir qui part des collectivités de base vers les collectivités d’échelon supérieur et non l’inverse.
    Avec la subsidiarité héritée de penseurs chrétiens et mise en œuvre au niveau européen c’est souvent l’autorité supérieure qui décide, les collectivités de base ayant pour seule fonction d’exécuter la décision.
    Les Gilets Jaunes font une critique radicale du régime de représentation politique et en appellent cependant à la République quand ils brandissent le drapeau national. Cela peut paraître dérisoire quand on sait que notre pays est corseté par l’Europe et ses « critères de convergence » mais la politique sociale audacieuse mise en place au Portugal par exemple nous montre qu’il est pour le moins exagéré d’affirmer que l’austérité et le néo-libéralisme seraient inévitables au sein de l’Union Européenne .

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