120. — Du journal de Paul Morand

Dix-huit ans se sont écoulés depuis la publication du Journal inutile de Paul Morand, et les passions – certes, quelque peu réanimées par la publication de la Correspondance Morand / Chardonne –, se sont partiellement apaisées, nous donnant toute latitude pour aborder les deux volumes sans préjugés.

Une fois rappelés les habituels thèmes évoqués dans tout écrit intime – rencontres, anecdotes et souvenirs, portraits, considérations sur la politique et la vie littéraire des temps, brefs récits de voyages, notes de lecture –, quelques dominantes peuvent être dégagées. Et tout d’abord la fidélité aux idées de toujours, l’antimilitarisme par exemple. En effet, pas plus hostile au clairon que Paul Morand (« J’ai toujours vomi la caserne »). Surprend, ensuite, la lucidité sur ce qu’il est fondamentalement (« Anarchiste-conservateur, en moi le conservateur l’a emporté ; la vie sociale a été la plus forte. »), comme, du reste, surprend, par sa prescience, son scepticisme – qui confine au pessimisme – sur l’avenir de l’Europe. Enfin, est particulièrement mis en relief ce dandysme (il touche aux sommets ailleurs, dans le volume de correspondance Morand / Nimier) qui ne lui fait rencontrer que des êtres d’exception – le plus souvent issus de sa famille idéologique

Mais l’essentiel, sans doute, se trouve ailleurs, dans le style impeccable où l’art de la brièveté le dispute à celui de la précision, et où le sens de la formule fait mouche à chaque trait d’esprit. Et comment ne pas être ébloui par l’inventivité de ses surprenantes comparaisons ! Même ses pires détracteurs, contraints d’oublier leur mauvaise foi, reconnaissent en Morand le virtuose à la plume étincelante.

A l’esprit libre, en effet, ces 1800 pages sont un enchantement. Dégagé des préjugés et des idées étriquées véhiculés par certains médias soumis et inféodés, débarrassé des arguments, politiquement orientés, d’une inquiétante dictature intellectuelle prompte à indiquer ce qu’il faut penser, on ne voit dans le Journal inutile de Morand que brillance, éclat, éblouissement et l’on n’éprouve à sa lecture que constante jouissance.

Quant à l’homme même, sans (aucun) doute faudrait-il le sortir de la perception madrée, madérisée, mithridatisée que l’on en donne ordinairement par facilité (mais aussi par incompétence et malveillance) pour le voir enfin tel qu’il est. Tel qu’il est ? Philippe Delpuech et Marcel Schneider l’ont plutôt bien cerné. Le premier : un homme qui « manifeste une sorte de détachement philosophique, voire de l’irrévérence à l’égard des dogmes et des appartenances » ; « un défenseur de la liberté, qu’il ne confond pas avec la licence » (Correspondance Morand / Chardonne, vol. II, « Préface »). Le second : un homme dont « la liberté intérieure resta la passion dominante » (Mille roses trémières, L’amitié de Paul Morand).

On comprend, dès lors, que dans une société politiquement verrouillée où le pouvoir manipulateur a engendré des clones incultes et conditionnés – une population fabriquée sur un même modèle, ne disposant, pour raisonner que d’une dizaine de catégories mentales –, un tel personnage soit ostracisé (par les élites zélées, c’est-à-dire payées pour trahir) et ignoré (par un lectorat sous influence, que l’oligarchie souhaite voir le plus possible éloigné de la qualité).

Comme l’on peut s’en apercevoir chaque nouveau jour que Dieu fait : sale temps pour les esprits libres…

5 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 2 avril 2019 at 13 h 46 min . Reply

    Parfait.
    On ne lira jamais assez l’étincelant P. Morand.
    Il avait l’élégance de faire rare, bref et serré.
    J’ai encore une dette envers son oeuvre : lire « Fouquet ou Le Soleil offusqué ».

  2. Bénédicte Salvat-Carrère
    Bénédicte Salvat-Carrère 2 avril 2019 at 22 h 09 min . Reply

    Moi, « mon » Morand, c’est celui de « L’allure de Chanel ».
    Ecrit comme si c’était Chanel qui parlait, à la première personne.
    Sublime.
    Bénédicte.

  3. Bérangère Bonnaventure
    Bérangère Bonnaventure 2 avril 2019 at 22 h 18 min . Reply

    Je crois que c’est dans « Qu’est-ce que la littérature » que Sartre prédisait la mort littéraire de Morand, homme de l’écriture bourgeoise.
    On lit toujours Morand ; on ne lit plus les pauvres romans de Sartre.
    La postérité remet tout à sa juste place.
    Bébée.

  4. Marianne V.
    Marianne V. 2 avril 2019 at 22 h 29 min . Reply

    Un jour j’étudiais avec mes étudiants un groupement de textes sur Hécate : extraits de « Hécate » de Jouve et « Hécate et ses chiens » de Morand. Et m’est revenu ce que tu me disais du personnage de Morand qui présentait des points communs avec la Justine de Durrel
    (au moins un en tout cas — je n’insisterai pas).

  5. Maryam Wichensky
    Maryam Wichensky 3 avril 2019 at 9 h 36 min . Reply

    Pour Marianne : Deux « l » à Durrell, mademoiselle la professeure !

    Pour Bénédicte : J’ai lu aussi « L’allure de Chanel », « livre de fête, joyau raffiné et étincelant « , comme dit la quatrième de couverture.

    J’ai souligné quelques phrases :
     » Les orgueilleux ne connaissent qu’un bien suprème : la liberté ! »
    « Un enfant en révolte fait un être armé et très fort. »
    « Combien de bavards, dont on plaisante l’assurance, ne sont au fond que des silencieux qui ont peur du silence. »
    « Chaque livre est un trésor. Le plus mauvais livre a toujours quelque chose à vous dire, quelque chose de vrai. »
    « La liberté est un don qui terrifie les gens ; je ne parle pas seulement de la leur, mais de la vôtre. »
    « Il faut beaucoup de courage pour ne pas voir les femmes sous forme de déesses ; et pour le dire. »
    « Les pires rides, celles de l’égoïsme, sont gravées au burin dans la peau, rien n’y fait. »
    « La tragédie de la femme qui vieillit, c’est qu’elle se souvient tout à coup que le bleu du ciel lui allait bien à vingt ans. »
    « L’homme a une certaine ingénuité, mais la femme aucune. »

    Je m’arrête là ; il y a trop de belles choses dans ce livre.
    Nota : Je ne retrouve pas le passage où Chanel dit qu’on la prétend anarchiste car elle aime soumettre les gens de haute condition. Intéressant.

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