121. — Du secret du monde et des hommes

Le mystère du monde, d’aucuns choisissent de l’élucider grâce au voyage – les pays traversés en tous sens, le nez au vent. Comportement des plus compréhensibles : combien est plaisant l’ailleurs, l’agréable ailleurs, itinéraire de toutes les fuites. D’autres sont conduits par une philosophie totalement opposée : pour accéder à l’âme du monde, inutile de passer d’un continent à l’autre, sauts de puces puérils et stériles. Connaître un lieu parfaitement, toujours le même, y revenir sans cesse, cela suffit. D’autres enfin, qui pensent que « la bibliothèque est le plus beau paysage du monde », ne font confiance qu’au livre – à la lecture et à la méditation une fois le livre refermé – pour percer le secret. Seuls ces deux dernières catégories permettent d’affiner l’intelligence. Et d’ailleurs le philosophe l’a clairement exprimé : « L’intelligence est une affaire de derrière bien calé. »

Le secret de l’âme humaine, lui, se trouve dans le rapport entre les êtres, dans la confrontation ou dans la communion. Si le bilan d’une vie peut, certes, se mesurer en partie grâce à la réussite professionnelle et à la place qu’elle nous attribue dans la société, force nous est de constater que les rencontres, les délices de l’amitié, les exaltations de l’amour pèseront dans l’affaire leur poids d’humanité.

Mais le secret de l’âme humaine se trouve, là-aussi, dans les livres. Comprendre ce qui pousse le Prince André à repartir au combat alors qu’il a entrevu la Vérité après sa grave blessure, c’est engager une réflexion sur l’intime du cœur humain, et c’est déjà toucher à la spiritualité ; examiner à la loupe les péripéties qui jalonnent la jeunesse de Frédéric Moreau, c’est appréhender la vérité sur l’amour et ses déceptions, l’amitié et ses échecs, l’ambition et ses désillusions, les révolutions et ses opportunismes, le temps qui passe et son incontestable toute-puissance. Bien sûr, les exemples peuvent se multiplier à l’infini : ainsi, qui mieux que Geoffrey Firmin, dans son comportement autodestructeur, nous permet d’approcher au plus près les dégâts que cause le sentiment de culpabilité ? Et qui, mieux que « l’adolescent myope », devenu le jeune étudiant en Lettres de Bucarest sait nous parler du feu intérieur qui brûle celui qui se voue, sa volonté surhumaine aidant, à l’idéal viril et ascétique afin de s’appartenir tout entier ?

Les livres sont la richesse du monde. Ils nous permettent d’en percer le secret, comme ils nous permettent d’éclairer l’âme humaine.

Post Comment

CAPTCHA *Captcha loading...