122. — D’un pourfendeur de mafias

La chose est peu connue dans notre pays : chaque sortie de roman de Leonardo Sciascia était vécue en Italie comme un événement – un événement à la fois littéraire et politique. Ceci pour une raison simple : Sciascia ne cessait, dans ses livres, d’évoquer excellemment le pouvoir et toutes les formes mafieuses de la classe politique. De l’un de ses meilleurs romans, Le contexte, Francisco Rosi tira un film excellent, Cadavre exquis (1975).

Le fil conducteur du récit filmique se résume aisément. Une série de meurtres de magistrats conduit un inspecteur fin et intègre à enquêter auprès des milieux extrémistes, d’abord d’extrême gauche, puis d’extrême droite. Mais l’affaire se révèle plus complexe qu’il y paraît de prime abord, même si l’enquêteur, en professionnel intuitif, se polarise sur une piste des plus crédibles : la vengeance d’un justiciable condamné à tort.

Si l’on peut parler de réalisme quant au sujet traité, force nous est de constater que le ton de Rosi s’en éloigne. Certes, nous sommes plongés dans la réalité de notre monde – qui est bel et bien corrompu –, mais derrière le décor s’agitent des ombres troubles et menaçantes, des gens de pouvoir qui organisent des actions des plus inquiétantes et tentent de façonner un univers dont ils pourront tirer avantages.

En fait, ce conte policier qu’est Cadavre exquis relève du cinéma engagé. Car on peut y voir que les divers courants politiques, qu’ils soient d’extrême gauche ou d’extrême droite s’acheminent vers une même gestion du pouvoir : dangereusement autoritaire et proche du terrorisme. En contrepoint de ce milieu glauque et corrompu, dans le film comme dans le roman : la figure intègre de l’inspecteur de police, lecteur assidu de Voltaire et de Borges (entre autres).

Piquante anecdote : si les milieux extrémistes des deux bords dénigrèrent Le contexte à sa sortie, Sciascia bénéficia de la sympathie des communistes. Une explication à cela : dans son roman, Sciascia faisait l’éloge du journal Literatournaïa Gazetta. Emporté par ce mouvement de solidarité inattendu, l’écrivain adhéra au PCI et fit partie de la liste municipale de
Palerme. Mais l’expérience du romancier fut de courte durée (dix-huit mois seulement) : son espoir de voir la fin du pouvoir douteux exercé par la démocratie chrétienne (il durait depuis trois décennies) fut rapidement déçu.

One Comment

  1. Pierre C.
    Pierre C. 28 avril 2019 at 21 h 45 min . Reply

    Ce billet m’a fait remonter le cours de mes lectures anciennes, et plus particulièrement donc, celles qui avaient pour auteur Leonardo Sciascia.

    Et plus encore, puisque cela m’a donné le goût de relire « Le chevalier et la mort », en exergue duquel Sciascia a tiré de « Sept Contes gothiques » de Karen Blixen, la phrase suivante :

    « Un vieil évêque danois, je m’en souviens, me dit un jour qu’il y avait de nombreuses façons d’arriver à la vérité, et que le bourgogne en était une. »

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