123 . — De deux figures de la séduction

Trop souvent on associe Don Juan et Casanova. Pourtant, si, pour le premier, on se réfère à Tirso de Molina, Molière, Pouchkine et Lenau, et, pour le second à ses Mémoires, on constate qu’ils s’opposent par leur caractère, leur comportement et leur rapport à la femme.

Don Juan est un espagnol du XVIIe siècle qui vit dans une société religieuse. De cette société il se tient en retrait, n’aimant ni le jeu (sauf celui qui consiste à séduire), ni la musique, ni la danse. On dirait qu’il ne tient à rien, à part son entreprise du moment ; qu’il a, en quelque sorte, renoncé à tout, la quête de la femme exceptée. Au fond, c’est un solitaire à idée fixe. Son rapport à la religion de son temps ? Simple : Don Juan est un ennemi de Dieu, un blasphémateur.
Notons qu’il fait son miel des filles prudes ou pieuses : c’est un voleur d’âme qui trouve son plaisir à saccager, voire à détruire. Son comportement est d’une cohérence absolue : homme de défi, il ne se laisse jamais aller. Une femme facile ne l’intéresse pas. Excité par la difficulté, il recherche le combat, aime à renverser les obstacles. Une fois la victoire remportée, Don Juan abandonne. En fait, il aime la femme pour ce qu’elle signifie ; et ce qu’il veut, c’est vaincre. Toujours en recherche de la victoire finale, il utilise tous les moyens possibles pour arriver à ses fins et il n’épargne jamais sa victime. C’est un orgueilleux. Jamais il ne paiera une femme. C’est un homme qui ne se départit jamais de son sérieux.

Casanova est un italien du XVIIIe siècle qui se comporte en chrétien philosophe. Certes, par moment il exprime un certain anticléricalisme, mais c’est toujours sur un ton plaisant. Autant on peut voir Don Juan comme un réfractaire, autant Casanova est conformiste. Lui aime la société et les plaisirs de la vie (musique, danse, théâtre, vins). Son comportement n’est pas toujours cohérent mais cela s’explique : c’est un inconstant. D’une part il saisit l’occasion (voire la cultive), se laissant aller à l’instant ; et s’il abandonne lui aussi sa conquête, c’est qu’il se lasse de tout. C’est un homme léger. Contrairement à Don Juan, il ne recherche pas spécialement les jeunes femmes prudes, et, s’il s’en prend à des nonnes, c’est que ce sont des nonnes galantes ; et il ne répugne nullement à se commettre avec des filles faciles. En fait, Casanova aime les jeunes femmes pour ce qu’elles sont vraiment à ses yeux (un visage, des bras, des jambes), pour le plaisir. Il les préfère dociles et se moque complètement de leur âme. Ce qui l’intéresse : leur corps. C’est un vaniteux. Payer éventuellement une femme ne lui pose pas problème. C’est un plaisantin qui « emprunte » les corps quand Don Juan pratique « le rapt d’âme » (Otto Rank).

Ainsi l’homme à femmes se cherche-t-il. Serait-il plutôt Casanova ou plutôt Don Juan ? Un mélange des deux lui siérait. Mais ce mélange est impossible, les frontières entre les deux caractères étant trop nettes. Quant à la Don Juane, elle n’existe encore que, si l’on peut dire, timidement, mal perçue, souillée le plus souvent par des vocables malveillants. Gageons que le néo-féminisme (ou l’ultra, par définition davantage radical), habile à provoquer les renversements improbables (désormais, (ré-)clament ces pétardières, c’est l’orgasme féminin qui doit clore les ébats, non l’éjaculation masculine), en fera sous peu un modèle, un exemple, voire une figure de proue.

3 Comments

  1. Arnaud B.
    Arnaud B. 7 mai 2019 at 19 h 38 min . Reply

    C’est vrai qu’il était nécessaire de départir Don Juan et Casanova, tant on aurait tendance à les mêler.

  2. Pierre C.
    Pierre C. 8 mai 2019 at 15 h 37 min . Reply

    Improvisation :

    Ces deux figures pourraient être celles des deux faces d’une même pièce.

    Don Juan se croit libre – à l’égard de la religion, des moeurs, de la société – alors qu’il est prisonnier de son orgueil qui n’est qu’un dégoût refoulé de lui-même et qu’il retourne contre la gente féminine.

    Tandis que Casanova s’évade sans cesse et gagne ainsi sa liberté en courant au devant des plaisirs et des divertissements : « Le passé m’encourage, le présent m’électrise et je crains peu l’avenir » ou encore « Rien ne pourra faire que je ne me sois amusé ».

  3. Françoise
    Françoise 13 mai 2019 at 15 h 36 min . Reply

    Don Juan est en effet un « blasphémateur, un voleur d’âme « .
    Casanova recherche le plaisir par le corps des femmes.
    Aucun rapport: Casanova a vécu, Don Juan est un mythe, une création littéraire.
    Une  » Don Juane »? Je ne peux imaginer une telle prédatrice. Mais il existe bien une Macbeth, monstrueuse. Pourquoi pas ?

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