124. — D’un homme de tradition

Sur le tard (à la fin des années 90), la pensée dominante lui trouva bien des défauts : il était devenu réactionnaire, le déclin de l’Occident l’obsédait un peu trop et, par fidélité à l’Eglise du passé, le malheureux fréquentait Saint-Nicolas du Chardonnet. Le billot n’était pas loin.

Avant ce retournement, les bien-pensants respectaient le romancier (il avait marqué une époque) et la longévité de son journal (dix-neuf volumes si l’on inclut la publication tardive de son journal de jeunesse) forçait l’admiration de tous. Mais qui était, au fond, Julien Green ? Un homme de foi qui, renonçant au protestantisme de l’enfance, s’était converti au catholicisme et qui, à la suite du Concile Vatican II, se penchait avec une nostalgie profonde sur cette Eglise qu’il avait adoptée et qu’il ne reconnaissait plus.

On sait de quoi le fond de son œuvre est constitué : du conflit entre la tentation de la chair et celle de la vie religieuse. Green aimait d’ailleurs à citer la phrase de son ami Jacques Maritain : « S’il n’y avait pas de péché, il n’y aurait pas de roman ». Car, à l’inverse de son congénère Mauriac, l’auteur de Moïra aura joué cartes sur table : il fait partie de ces êtres rares qui se présentent sans détour : « Je suis ceci… Voici pourquoi… ».

Alors voilà qu’apparaît une succession d’images : celle de cette mère très croyante brandissant, menaçante, un couteau au-dessus du sexe de l’enfant ; celle de cette attachante famille enracinée dans un état du Sud des Etats-Unis ; celle de Mark, l’ami de jeunesse à la fascinante beauté… bien d’autres images encore, qui font un homme et un itinéraire.

Au fond, Julien Green était cet être porteur d’un héritage spirituel, et qui souffrait, dans un monde dont il se sentait de plus en plus étranger, de constater l’effacement du sacré. Quotidiennement, dans son journal, il a tenté d’en raviver cette faible lueur qu’il lui semblait voir trembloter désespérément au milieu d’un amas de cendres.

De manière ô combien subjective (les propos de Green les gênaient), les bien-pensants prétendirent que la prose des derniers temps était devenue simpliste et niaise. A qui sait lire encore, elle apparaît toujours aussi belle et joyeuse, aussi légère et lumineuse. Ironique aussi, lorsqu’elle veut éviter l’écueil du pathos. Il est vrai que chez les Green, à une hystérie maternelle près, on a toujours su se tenir.

One Comment

  1. Pierre C.
    Pierre C. 13 mai 2019 at 21 h 30 min . Reply

    Entre les lignes – de ce portrait d’un impénitent diariste, que fût Green – j’ai senti le vent de l’aile de l’admiration ou du moins d’une certaine fraternité d’âme; me trompé-je ?

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