126. — D’un vieux lion réfractaire

Pour Y.C., en souvenir d’une soirée à l’Opéra-Comédie de Montpellier.

Même s’il est à considérer lucidement qu’une chanson n’est que la petite sœur chlorotique du poème, il est incontestablement un hommage à rendre à Léo Ferré (1916-1993) dans la mesure où beaucoup de ses chansons confinent à la poésie. Et puis, reconnaissons-le, l’homme toucha au plus profond la sensibilité des jeunes gens d’une génération en révolte, celle qui fêta ses vingt ans autour de 1968. Et, on le sait, poésie, amour et révolte participent d’un même cocktail détonnant, depuis que le barman Breton l’agita dans son shaker surréaliste.

Parlons vrai : les textes qui avaient précédé « Amour / Anarchie » étaient « écrits », fignolés. Madeleine veillait au grain, encourageant son dieu à peaufiner le travail. Puis, la rupture avec Madeleine consommée (désespoir d’une femme qui n’accepte pas les effets du vieillissement et tente de les oublier dans l’alcool, ainsi qu’en témoigne sa confession : Les Mémoires d’un magnétophone), de puissantes envolées lyriques remplacèrent les textes bien ficelés, nous transportant davantage encore au plus haut de nous-mêmes : quelques accords plaqués sur le piano, quelque ouverture en violonade et la partie était gagnée ; et peu nous importaient les énumérations, sans queue ni tête parfois, ces associations d’images de type surréaliste, écriture automatique aux obscurités déraisonnables mais qui, indéniablement, renforçaient l’impression de poésie profonde.

Parlons vrai encore : certes, les textes de l’insurgé, les imprécations du réfractaire, la révolte de l’irrégulier nous touchaient au plus profond de l’être, riche de notre jeunesse pleine de bouillonnante lave révolutionnaire ; mais ils nous unissaient aussi à nos jeunes amies qui subissaient, elles aussi, le charme ambigu (l’homme n’en était pas à une contradiction près – notamment à propos du mariage) de l’anarchiste. Vêtues d’ensembles jeans, de t-shirts blancs au travers desquels pointaient des seins frondeurs, ces sylphides à cheveux longs, tout en beauté et intelligence, en fierté et insolence, férues de poésie hermétique, curieuses de tout, impliquées (un peu), engagées (à peine), participaient d’une compagnie fraternelle vaguement incestueuse qui rajoutait au charme de la vie ample et nourrie que nous vivions alors. Oui, la grâce puissante de Ferré accompagnait quotidiennement nos cheminements erratiques ; l’homme mettait de la poésie dans nos vies déjà riches, drainant une folie rarement douce, chaque seconde remplie d’une intensité jamais retrouvée depuis.

Bien sûr, nous avions notre chanson-phare, le chef d’oeuvre absolu, « La mémoire et la mer ». Chanson magique à plus d’un titre ; élan d’une musique inspirée, texte à la richesse inépuisable, hermétique, prompt à séduire nos jeunes amies, rimbaldiennes et mallarméennes confondues.

En nos temps de grande désolation où des chanteurs et des chanteuses de petit format sont fêtés et primés grâce à d’influents réseaux, la mémoire (l’officielle) de Léo Ferré, homme trop indépendant, trop libre, trop grand pour le monde de la chanson française d’aujourd’hui, est occultée (elle le fut, entre autres, pour les dates anniversaires – les dix ans, puis les vingt ans de sa disparition, le centenaire de sa naissance…). Au fond c’est une chance. Comme ces écrivains qui refusent de se compromettre en entrant à l’Académie ou en acceptant la Légion d’Honneur, le Grand Ferré est préservé ainsi de la médiocrité. Et un nombre considérable d’amateurs de vraie chanson française – généralement plutôt rebelles à l’institution –, bien loin d’oublier Ferré, le gardent bien au chaud dans leur cœur. Il sert, bien souvent, d’instrument de mesure, notamment lorsqu’il s’agit d’évaluer le travail des nains et des naines qui sortent gagnants des loteries truquées.

11 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 27 mai 2019 at 20 h 15 min . Reply

    Ce beau texte nous rappelle combien jadis le ciel de notre jeunesse était traversé de radieuses comètes (ici le poète Léo) illuminant nos vies – et offrant à nos juvéniles appétits des mondes et des possibles ensorceleurs.
    Aujourd’hui les cieux (enfermés dans d’étranges petites machines portables) sont devenus mornes et traversés d’objets culturels interchangeables, consommables et jetables dans l’instant.

    Il ne nous reste plus qu’à :

    « Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
    Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! » – Ch. Baudelaire.

  2. Francis Labarthe
    Francis Labarthe 29 mai 2019 at 19 h 43 min . Reply

    Malgré la vétusté de la salle dévolue à ce concert, le public avait répondu présent. On ne pouvait évoquer les fans mais plutôt les admirateurs car ce chanteur forçait le respect. Son inspiration, sa poésie transpiraient dans ses textes et sa musique.
    Il arriva sans aucun chichi sur la scène, salua brièvement et s’empara du micro. Il était seul, sans piano et sans accompagnateur. Vêtu entièrement de noir, sa chevelure argentée resplendissait sur ses épaules malgré la pauvreté de l’éclairage. A ses pieds, un caisson noir, sa boîte à musique en quelque sorte.
    Dès que les applaudissements se turent, il entama son tour de chant avec cette force et cette conviction qui l’animaient en toute circonstance. Incontestablement, cet homme avait une présence, une aura particulière sur scène. Sa voix pouvait être mélodieuse, envoûtante ou même parfois hurlante car il disposait aussi d’une puissance vocale impressionnante et sans fausse note.
    Il chanta « Avec le temps » a cappella dans un silence bouleversant où l’on sentait une attention extrême du public, proche du recueillement. A la fin de la chanson, quand tout s’en va évidemment, un tonnerre d’applaudissements éclata et le sphinx remercia d’un signe de tête.
    Vous avez compris qu’il s’agissait de Léo Ferré, le seul, l’unique, l’irremplaçable. Ce souvenir est redevenu prégnant après la lecture du billet de Raymond Espinose sur ce chanteur engagé et parfois enragé dont il a parfaitement saisi le parcours et cerné l’originalité. Ce personnage restera quasiment légendaire pour toute une génération.

    Francis Labarthe

  3. Fourcassié
    Fourcassié 30 mai 2019 at 11 h 15 min . Reply

    Superbe hommage, finement ciselé. Quant à moi, j’ai pris de la distance avec la production qui a suivi les années cinquante, trop ému et à jamais par son époque cabaret — il en va de même pour Serge Gainsbourg, à partir du moment où ce dernier a constaté que sa veste était doublée de vison. Une exception, de sensibles réussites à l’adaptation de poèmes de François Villon, d’Arthur Rimbaud et de Paul Verlaine (pas tous).

  4. Bruno F.
    Bruno F. 30 mai 2019 at 19 h 23 min . Reply

    Léo Ferré, je m’y mettrai peut-être un jour.
    Ce sont d’abord ses mélodies auxquelles je n’accroche pas.
    Ça a tout de même son importance. Mais peut-être pas tant que ça…

  5. Bérangère Bonnaventure
    Bérangère Bonnaventure 30 mai 2019 at 20 h 37 min . Reply

    Nous, un peu connes faut dire, on a aimé « La lettre » et « Je t’aimais bien, tu sais ».
    On aurait aimé être choquées par « Ton style », mais on y est pas arrivées.
    Avec « Les oiseaux du malheur », c’était tout juste.
    Mais tu sais tout ça…

  6. Bénédicte Salvat-Carrère
    Bénédicte Salvat-Carrère 30 mai 2019 at 22 h 05 min . Reply

    Ferré, c’était surtout une atmosphère. Celle de notre vie même, à une certaine époque et à certains moments. Je ne sais pas si ça peut se partager, ni même si ça peut se traduire par des mots — sauf à être doué pour l’écriture, comme l’est notre cher Ray. Je crois, opinion très personnelle, qu’il nous faut oublier l’homme Ferré, très contestable par bien des côtés (je préfère ne pas insister) et ne garder que l’esprit libertaire qu’il a entretenu en nous.
    B.S.-C.

  7. Caro
    Caro 31 mai 2019 at 10 h 44 min . Reply

    A propos de l’esprit libertaire dont parle Bénédicte, cet article récent sur Emma Goldman, dans une revue écolo :
    https://reporterre.net/Emma-Goldman-l-anarchie-un-ideal-d-emancipation

  8. Rémi
    Rémi 1 juin 2019 at 20 h 14 min . Reply

    Je n’ai que très peu écouté Léo Ferré, à part un album qu’un ami, engagé en politique dans le courant de Jean-Pierre Chevènement, avait passé lors d’une soirée vers 1992 . J’avais été surpris par cette façon qu’il avait de dire ses textes (je connaissais déjà Gainsbourg mais c’était très différent) et celle des musiciens rocks très inspirés pour suivre le propos et donner beaucoup d’énergie et de relief à l’ensemble. Mais quelque chose dans sa voix et ses intonations ne me plaisait pas, et je crois que c’est pour ce motif que je n’ai pas cherché à l’écouter davantage.

  9. Maryam Wichensky
    Maryam Wichensky 2 juin 2019 at 22 h 19 min . Reply

    Plus particulièrement pour Bérangère : on trouve sur YT diverses versions de « Ton style », outre celle de Ferré (studio et live 1972). Par exemple chez les hommes : Bruno Ruiz ou Jean-Luc Lahaye,… Chez les femmes Annick Cisaruk… Curieusement, on a l’impression que seul Ferré sait dire : « … c’est ton cul. » Pourquoi ça ? Mystère…

  10. Franck
    Franck 13 juin 2019 at 20 h 26 min . Reply

    Eh oui, Léo, pour ceux qui ne te connaissent pas tu étais un grand visionnaire !

    Pour écrire ces lignes, j’ ai mis sur ma chaine l’un de tes 33 t (vinyl je tiens à
    préciser) « Il n’y a plus rien ». O combien c’ est vrai, camarade !

    Où sont les Jacques, les Michel, les Georges ?

    Pour l’ instant ils croient qu’ ils ont gagné ! Comme tu dis : « Plus plus rien, il n’ y a plus rien ».

     » L’ enfer, là où dieu met ses lunettes noires pour ne pas étre reconnu par ses admirateurs . »

    Et comme toi, de la race ferrovière, je regarde passer les trains en me disant qu’ un jour  » nous aurons tout « .

     » Dans dix mille ans ! « .

    FK

  11. Yves T.
    Yves T. 16 juin 2019 at 12 h 07 min . Reply

    Je viens de lire ton article sur Léo; bien évidemment, comme tu t’en doutes, je partage tout. J’en ai profité pour écouter ses chansons interprétées par d’autres, en particulier  » Ton style » par une femme, mais l’émotion est toujours trop forte et me submerge.

    Pour l’éloigner, juste l’éloigner, notons un bémol sur sa personnalité : quand il s’exprimait autrement qu’en chansons, il disait pratiquement tout le temps n’importe quoi et ses anecdotes tombaient toujours à plat. Mais n’est-ce pas là un trait commun à bon nombre de grands artistes ?

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