127. — De la voix intérieure

Deux lieux communs tout d’abord. Le premier : alors que les hommes, dans leur approche de l’autre sexe, seraient avant tout sensibles au physique, les femmes, elles, seraient plutôt sensibles à la voix. Le second, véhiculé par les chercheurs et autres spécialistes : la voix qui révèle l’intelligence serait aiguë (la nipponne, les voix asiatiques en général), la voix grave (la ritale par exemple) trahirait le lourdaud. Tout cela fort discutable, bien sûr, comme tous les lieux communs. Passons outre…

Trouver sa voix intérieure (la voix du centre de l’être, de son essence), voilà l’important. Ce peut être une découverte ; ce doit l’être pour le comédien. Charlotte Rampling, par exemple, évoque « la sensation grisante d’avoir saisi (sa) voix intérieure. » La saisir est une chose, la conserver en est une autre. Là commence la difficulté, d’autant qu’il serait déraisonnable de ne pas associer l’organe-voix à ce flux, ce courant intérieur qui nous incite à rester fidèles à nous-mêmes, à nous conduire en cohérence avec notre être profond. C’est ainsi que la comédienne poursuit : « Ensuite, il m’a fallu l’alimenter. C’est difficile, de tenir le feu vivant à l’intérieur de soi. On est seul avec soi-même. »

Certains comédiens trouvent, si l’on peut dire d’emblée, leur voix intérieure. Elle leur est venue presque naturellement. C’est la voix d’entrailles et de caverne d’Alain Cuny ; c’est la voix douce, égale, dentale de Michaël Lonsdale ; c’est la voix calme, profonde, à la limite du marmonnement de Jean Gabin. Lorsqu’on interroge Lonsdale sur le sujet, il confie sans détour : «  Ma voix, c’est ma voix. Je ne le fais pas exprès (sic). Longtemps, je n’ai pas parlé assez fort. J’avais une voix sourde. On me disait : attention, tu n’articules pas assez. La force de ma voix est venue peu à peu, mais sans méthode particulière. »

Les réalisateurs rencontrent inévitablement quelques difficultés avec les comédiens qui usent de leur voix intérieure. Ainsi Losey, sur le tournage de Galileo, avec Michaël Lonsdale. Ou Jean Renoir, sur le tournage des Bas fonds, avec Jean Gabin. Voix basses, « murmurantes » et cependant bien placées, elle exigent un accommodement, une adaptation de l’ingénieur du son.

Au théâtre, le problème se complexifie puisque tout comédien parle « un ton au-dessus ». Gabin excepté qui, dans La soif, d’Henri Berstein, parvint à donner de l’intensité à sa voix sans en changer la tonalité profonde. C’est ainsi que les spectateurs de fond de salle entendirent aussi bien l’acteur (Gabin, dans son jeu, est davantage acteur que comédien) que ceux placés au premier rang. Une performance inégalée, dit-on.

Comme on le sait, l’Actor’s Studio développera ce concept de voix intérieure (les acteurs de Kazan – Brando en est l’exemple le plus représentatif – l’illustreront à la perfection). Français, nous nous référerons plutôt à l’écrivain et dramaturge Ernest Legouvé qui disait à peu près ceci : « On est maître de soi quand on est maître de sa voix ; on n’est maître de sa voix que quand on a appris à s’en servir. »

3 Comments

  1. Aube Lagarde
    Aube Lagarde 2 juin 2019 at 20 h 50 min . Reply

    Lors de ma formation, j’ai eu l’occasion de côtoyer à la Clinique Larrieu (rue Carnot) où il opérait, le Docteur Grimaldi, qui fut un ORL très renommé à Pau. Il m’avait, en effet, sorti cette théorie : les voies aiguës révèlent une intelligence certaine. Je me souviens qu’il avait évoqué une thèse ou un travail de recherche pour étayer ses dires — je ne me souviens plus si c’était un travail personnel ou le travail de quelqu’un d’autre. J’avais écouté sagement car le Docteur Grimaldi était un professeur à l’ancienne et sa parole pesait d’un lourd poids de certitude. De plus, il possédait une stature de type néandertal et son crâne chauve en imposait. Mais je n’étais guère convaincue : j’avais eu à l’époque des amants à belle voix profonde qui n’étaient pas stupides, c’est le moins qu’on puisse dire. Certains, même, on fait un parcours plus qu’enviable. J’étais jeune et bien élevée, je n’ai pas contré le vieil homme. Je n’en pensais pas moins.

    Ton Aube toujours boréale.

  2. Gilles D.
    Gilles D. 5 juin 2019 at 19 h 53 min . Reply

    « Les uniques enseignements importants sont ceux que seule peut transmettre l’intonation d’une voix. »

    Gomez Dàvila

  3. Jo d'Elle (ou d'aile)
    Jo d'Elle (ou d'aile) 6 juin 2019 at 20 h 49 min . Reply

    Qu’est-ce qu’un écrivain, sinon quelqu’un qui s’exprime avec sa voix intérieure ?
    Tu le lis et tu entends une voix, sa voix.
    J’en connais un, comme ça. Je lis ses carnets et on dirait qu’il me parle.
    La même voix qu’en terrasse, au Corona, à l’heure du café tardif.
    J.

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