135. — Des auteurs et des oeuvres

Difficile à admettre, peut-être, mais c’est ainsi : nos grands auteurs, nos monuments de la littérature sont ceux qui n’ont écrit que sur eux-mêmes, ne vivant, pourrait-on presque dire, que pour se raconter (Montaigne, Rousseau, Chateaubriand, Constant…). Et que cette vie soit transposée, voire partiellement inventée, ne change rien au constat. Comme, de même, l’emploi de la première personne n’est pas la condition première du récit de soi.

Deux exemples à l’Ouest. Hemingway, bien sûr, dont la biographie de Jeffrey Meyers, par exemple, témoigne de la pénétration permanente de la vie de l’homme dans l’oeuvre. Mêmement Fitzgerald, dont on peut dire que l’oeuvre est, pour une très large part, autobiographique. (A preuve d’un vécu transposé : l’aventure amoureuse narrée dans Tendre est la nuit l’est aussi, avec une approche différente certes, par Zelda, l’épouse de Fitzgerald, dans son roman Acccordez-moi cette valse.) Quant à l’oeuvre en son entier du géant Malcolm Lowry (toujours la troisième personne), inutile de préciser en quoi elle doit tout à la vie de l’auteur, tant cela fut souligné.

A l’Est, l’exemple de Mircea Eliade est frappant. Certes, toute l’oeuvre romanesque d’Eliade n’est pas autobiographique, loin de là. Mais que l’on songe au Roman de l’adolescent myope et à Gaudeamus, et l’on est rapidement convaincu de ce que ces deux textes (écrits, eux, à la première personne) doivent à la personnalité du jeune homme Eliade. Et quels textes ! De la même manière, on ne peut guère dire que toute l’oeuvre de Flaubert soit autobiographique. Son chef d’oeuvre, cependant, – L’éducation sentimentale –, tourne incontestablement autour de la vie même de Flaubert (plus particulièrement de l’être qui fut sa grande passion, madame Schlesinger), ainsi que le démontre admirablement Robert Dumesnil dans son pertinent petit ouvrage, L’éducation sentimentale de Gustave Flaubert.

En France encore, et plus près de nous, Proust et Céline sont les brillants exemples de la fiction autobiographique, même si le premier fantasme un peu « son » monde et biaise avec son être profond (son orientation sexuelle si l’on peut dire « travestie »). Signalons enfin, à l’autre bout de la chaîne d’or, les incontestables échecs qui interdisent à tout jamais au scripteur le statut d’auteur, le cantonnant dans la catégorie beaucoup plus modeste des écrivains. Ainsi Kessel, publiant sa tétralogie autobiographique romancée, Le tour du malheur. (Il est vrai que Jef travailla à la saga familiale avec, au devant de lui, posé sur sa table de travail, la paralysante somme de Tolstoï Guerre et paix).

Aussi, pour l’auteur adepte de l’autobiographie pure ou de la fiction autobiographique, vivre pour écrire n’est pas une vaine expression : hésiter entre la blonde ou la brune (bière ou fille), entre la lecture de Baltasar Graciàn ou de La Rochefoucauld, entre un week-end à Saint-Jean-de-Luz ou à Biarritz, entre un morceau de Bud Powell ou d’Art Tatum, c’est déjà « faire » de la littérature. Il s’agira de passer ensuite aux choses sérieuses, c’est-à-dire styliser le propos. Et « le style, c’est l’homme même », écrivait excellemment Buffon. Nous voilà revenus à l’homme, à sa nature, à sa personnalité, à sa vie.

3 Comments

  1. Jerome North
    Jerome North 30 septembre 2019 at 21 h 01 min . Reply

    Les trois plus grands poètes français, Baudelaire, Verlaine et Rimbaud, voient aussi oeuvre et vie intimement liées.
    J.N.
    30.09. 19

  2. Gilles D.
    Gilles D. 1 octobre 2019 at 8 h 54 min . Reply

    A Jerome North :

    Et François Villon !

  3. Pierre C.
    Pierre C. 2 octobre 2019 at 17 h 45 min . Reply

    Ce séduisant tour d’horizon, des liens (assurément inextricables) qui unissent la vie et l’oeuvre de nos grands auteurs, est fort intéressant.

    Pour illustrer ton propos – ou du moins en partie -, j’ai le souvenir que Stendhal a fait graver sur la stèle de sa tombe, en italien – en pouvait-il être autrement ! -, ceci:

    ————
    Arrigo BEYLE
    Milanese

    Scrisse
    Amo
    Visse
    ———–

    J’ai écrit
    J’ai aimé
    J’ai vécu

    L’ordre de ces actions me semble primordial (J’ai écrit, vient en premier !)

    Pour ma part, j’ai toujours traduit cela par : j’ai écrit et j’ai aimé, donc j’ai vécu !

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