13 7 . — De l’échec

La perfection étant inatteignable, et l’homme par nature toujours insatisfait, l’impression que l’échec couronne toute vie, avec juste raison du reste, est fort répandue.

L’homme exigeant, en effet, sera toujours mécontent d’un résultat, fut-il des plus brillants. Pour la bonne et simple raison que la réussite, le but atteint font regarder plus outre, toujours plus outre – ils font envisager réussite plus brillante encore, but encore plus lointain. Le cas n’est pas rare en politique où, par exemple, le nombre de premiers ministres qui se sont projetés dans la fonction suprême sont légions, le poids de leur déception les ayant rendus misérables, sans doute aigris – les ayant, en fait, tout simplement ramenés à leur simple condition d’humain.

Passons sur le lieu commun qui veut que tout échec porte en lui sa richesse – une richesse liée à l’expérience, toujours bénéfique. De l’échec on se relève, dit-on, nourri de nouvelles forces. Cette idée absurde en incombe au petit père Nietzsche (paix à Zarathoustra) qui déclara cette sottise : « Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort », alors qu’à l’inverse, il est évident que tout ce qui me rend plus fort me tue. Au fond, l’important, et ce n’est déjà pas si mal, est de parvenir à s’extirper des marécages dans lesquels on s’est malencontreusement fourvoyé, voire englué. Pierre Schoendoerffer : « Tout le monde trébuche un jour ou l’autre ; ce qui importe, c’est qu’on peut se relever. » (Là-haut).

La vérité, difficile à à avouer, est que l’on échoue toujours, aussi brillante soit notre vie, aussi haut ait-on grimpé dans le firmament. De manière générale, l’homme manque d’humilité ; il ne connaît pas l’effacement ; il ne sait pas rester à sa place. Pierre Schoendoerffer, encore : « Pourquoi faut-il que les hommes mènent si grand tapage, au lieu de rester tranquillement dans le coin que le Seigneur leur a dévolu ? Je crois que les hommes sont fous. » Pourtant, prendre conscience du peu de consistance d’une vie humaine est chose aisée. Devrait se rappeler à la conscience de l’oiseau de haut vol qui s’élance, confiant, dans les hauteurs jupitériennes, que les ailes, toujours fragiles, brûlent vite sous les rayons-laser d’un soleil impitoyable.

Charles de Gaulle, avec le sens de la formule dont il savait parfois magnifiquement faire preuve (cf. son aphorisme sur la vieillesse), aimait à reprendre – Malraux en témoigne dans le deuxième volume de ses Antimémoires –, la formule de Staline : « A la fin, il n’y a que la mort qui gagne. » Lucidité exemplaire. Rajoutant à sa citation ces quelques mots : « Il y a la contemplation… »

3 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 14 octobre 2019 at 21 h 34 min . Reply

    Sitôt terminé cette lecture, deux réactions ont immédiatement affleuré à mon esprit:

    Et si la perfection et l’échec n’étaient que deux illusions – deux miroirs aux alouettes – l’une tendant à accéder au sublime (jamais défini) tandis que l’autre sombrant dans une flagellation pour un but non atteint – que l’on s’est (ou qu’on nous a) arbitrairement assigné.

    Un bienfait serait, donc, de se déprendre de ces deux illusions que l’on s’impose très souvent sous la pression du monde social; elles entravent et affligent nos esprits, et nos vies.

    Plutôt, essayons de cheminer dans ces directions:

    – Toute chose qui arrive retourne au point qui l’a vu naître, payant l’une à l’autre le châtiment d’être venu selon l’ordre injuste du temps.

    – Tout ce qui arrive n’est peut-être que changement, hasard et nécessité.

    Avec ces manières-là de voir – d’appréhender la réalité -, la perfection et l’échec deviennent caduques.

  2. Françoise B.
    Françoise B. 24 octobre 2019 at 7 h 52 min . Reply

    Certes, si je me catapulte hors vie dans l’immensité des étoiles, je ne suis que poussière et « tout est vanité et poursuite du vent ». Alors étonnamment, mon cœur s’affole ou se calme, ma raison vacille ou s’apaise.

    Pour ma part, vivre un échec, c’est vivre une rupture, une blessure qui casse un élan de vie. Et la difficulté est de reprendre le chemin, pas pour aller plus haut, simplement poursuivre. Rien à voir, selon moi, avec cette insatisfaction du toujours plus des ambitieux, toujours en urgence, en compétition, atteints dans tous les domaines de boulimie, comme la grenouille et son bœuf et « la chétive pécore s’enfla si bien qu’elle creva. »

    En même temps, être à sa place ne signifie pas « s’effacer avec humilité » ou bien à clairement savoir où et devant qui. Qu’il est délicat de tenir la juste place.

  3. Jerome North
    Jerome North 25 octobre 2019 at 14 h 24 min . Reply

    L’échec peut prendre diverses formes.

    Le débat démocratique ou l’expression de la pensée libre, c’est à noter je crois, échouent de plus en plus. On condamne ou on censure au lieu d’argumenter.

    Par exemple hier 24 octobre, Sylviane Agacinski devait donner une conférence à l’Université Michel de Montaigne (Bordeaux). Thème : « L’être humain à l’époque de sa reproductibilté. » Eh bien, sous la pression de l’association LGBTI+, l’événement n’a pas eu lieu. Obstruction à la pensée libre. Echec.

    S. Agacinski, en effet, est réservée quant à la GPA qu’elle considère comme une instrumentalisation du ventre féminin. Selon elle, la GPA repose « sur une idéologie moderniste, soi disant progressiste qui n’a d’autre horizon que l’extension de la société de consommation et du baby business. » Evénement supprimé. Rejet du débat démocratique. Echec.

    Etc. Etc.

    J.N.
    25.10.19.

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