131. — De la littérature en nos temps

Parcourir la littérature de nos temps, c’est, certes, examiner, pour les distinguer, la mauvaise et la bonne, mais c’est aussi, parallèlement, étudier la nature de leurs respectifs lecteurs. 

Constatons dès l’abord que la littérature contemporaine – comme la culture en son ensemble d’ailleurs – subit la pression d’un nivellement. Le roman d’aujourd’hui, si l’imagination, certes, y vagabonde à tout va, est devenu commun, conventionnel ; l’absence de style le caractérise. Refuser ce que nous recommandent les conseillers estampillés (les « critiques » des grands journaux), non sans vacarme parfois, voilà qui nous laisse une chance de découvrir un texte qui se distinguera par sa qualité. Hélas, le lecteur de la production d’aujourd’hui (y inclure les ouvrages qui concourent pour les « Prix ») se laisse facilement impressionner – donc influencer. Le tapage autour d’un roman – qui devrait en bonne logique lui révéler la petitesse et l’indigence du « produit » – l’attire comme un aimant. Et tant pis s’il se nourrit de noix creuses ; et tant pis si l’ouvrage, les années s’écoulant, révèle son insuffisance.

En vérité, la bonne littérature se reconnaît au niveau de l’écrit, à sa hauteur, à sa capacité de suggestion, voire d’allusion. « Sur les énigmes de la profondeur, on se doit de glisser comme sur des patins, emporté sur un lac gelé », écrit Jünger pour caractériser « le très grand style ». Et, c’est vrai, la grande littérature doit être mystère. Trop en dire relève de la maladresse. Ou d’une incapacité. Bref, l’auteur authentique, déjà reconnaissable à un certain ton, nous convie à l’aventure, alors que l’écrivain de nos temps se contente d’habiller son projet littéraire avec ses modestes moyens (à exprimer ce qu’il peut, il est le plus souvent pathétique). Le bon lecteur, quant à lui, sait que la critique contemporaine attribue des fausses qualités (des qualités inventées) aux médiocres (copinage entre membres d’une même communauté) ; il sait aussi que le véritable goût, en littérature, se forge dans les écrits du passé, dans les lettres anciennes écrites par nos « grands auteurs » ; que, du reste, la bonne lecture des grandes oeuvres sera toujours d’aujourd’hui. Aussi boude-t-il la littérature contemporaine pour ne pas se laisser corrompre, gâter le goût qu’il s’est patiemment forgé.

Faire obstacle à l’ennui : cette fonction du roman, si elle comble le « petit lecteur », ne peut aucunement satisfaire le lecteur exigeant. Un thème sous-jacent, qui, de livre en livre, se laisse deviner, se révèle finement puis s’impose ; une philosophie en arrière-plan, une métaphysique infuse voire une présence spirituelle, voilà qui désigne le roman digne de ce nom. C’est ainsi que, par exemple, Céline nous a appris que tout grand roman est un dialogue avec la mort.

Certains ouvrages, par leur qualité, nous préservent de la lèpre. Voilà pourquoi la bonne littérature, la grande littérature nous sera toujours indispensable.

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