132. — De l’érotisme et de la mort

On sait que l’angoisse de la mort conduisit Green, Mauriac, Bernanos, d’autres encore sans doute, vers le catholicisme. Elle amena Georges Bataille ailleurs : à habiller la mort de tenues fantaisistes, à la réduire au basculement final sublimé, à en rire, certes, mais en accompagnant ce rire de « choses horribles ». Chez les premiers, l’inquiétude conduit au Christ, chez le second, elle conduit à la fixation sexuelle.

Dès que l’on y regarde d’un peu près, cependant, on s’aperçoit que c’est moins la mort qui interpelle Bataille que le dernier instant (« L’instant crucial est celui de la mort »), la douleur constituant la médiatrice entre vie et mort. Qu’est-ce à dire ? Que dans l’instant du basculement Bataille cherche des preuves ; il va même voir du côté des victimes et des bourreaux, convaincu que la clé de mystère se trouve là, dans cette suprême angoisse qui va se résoudre en inconscience ou… en jouissance. De quoi déstabiliser le lecteur ordinaire, il faut le reconnaître.

C’est que l’attitude devant la souffrance constitue pour Bataille une approche de l’interrogation devant la mort. Mais cela n’est qu’un tâtonnement. Et le voilà dirigeant sa réflexion vers l’athéologie – comme s’y dirigera plus tard, du reste, l’un de nos contemporains, l’historien de la philosophie Michel Onfray, jusqu’à en rédiger un Traité dans lequel, en ses premières pages, il énumérera les lieux et les circonstances dans lesquelles … il rencontra Dieu ! On ne sort pas de l’ambiguïté.

Absence du divin et du Moi, laquelle conduit à une absence tout court. Car un véritable athée ne se trouble pas devant l’idée de Dieu. Il ne l’évoque même pas. Dieu est absent de son paysage intérieur et extérieur, voilà tout. Mais précisément, il semble difficile à Bataille de se débarrasser de Dieu ; c’est en tout cas l’impression qui demeure lorsqu’on le lit un peu attentivement. C’est ainsi qu’il substitue le concept d’« expérience intérieure » à la notion de méditation, sans toutefois, il faut le reconnaître, parvenir à l’abolir – d’où ses références à Denys l’Aréopagyte, à Saint Jean de la Croix, à Maître Eckhart, à Sainte Thérèse ou à Sainte Angèle de Foligno.

L’essentiel de l’oeuvre de Bataille, cependant, n’est peut-être pas là. Il concerne plutôt ce subtil rapport que l’auteur du Bleu du ciel établit entre l’érotisme et la mort, lequel est lui-même sous-tendu par les notions d’interdit et de transgression.

Interdit et transgression, oui, tout est là. Dans ces deux idées-forces. Et le ressort de l’érotisme selon Bataille se situe bel et bien dans ce double jeu, qui nous renvoie, une fois de plus, à la notion de mort. L’homme qui l’intéresse est celui qui chavire et rejoint, dans une sorte de dramatisation, le silence. Et derrière tout cela, indéniablement, une interrogation majeure : l’existence, son sens.

« Et pour finir : solitude de lumière, de désert… »

3 Comments

  1. Arnaud Bordes
    Arnaud Bordes 9 septembre 2019 at 10 h 21 min . Reply

    Je crois que je ne pourrais plus lire Bataille.
    D’ailleurs on ne devrait jamais lire Bataille.
    C’est idiot en définitive et ça tue le goût.

  2. Pierre C.
    Pierre C. 10 septembre 2019 at 13 h 49 min . Reply

    Le peu que je sache de l’oeuvre de Bataille, m’a laissé entrevoir une littérature mue par une machinerie propre à chauffer à blanc l’esprit et les sens (Histoire de l’oeil).

  3. Jerome North
    Jerome North 10 septembre 2019 at 22 h 19 min . Reply

    J’ai connu une jeune femme (vingt-huit / tente ans), complètement imprégnée de l’oeuvre de Bataille : c’était une demi-folle. Sans trop m’avancer, je crois que c’est l’oeuvre de Bataille (dont elle possédait l’oeuvre intégrale Gallimard), qui l’a rendue cinglée. Pauvre fille. Belle, pourtant. Avec des yeux noirs un peu (trop) ténébreux.
    J.N. 10.09.19

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