133. — De la souffrance

La souffrance se présente sous bien des aspects. Et son intensité varie – pas toujours selon l’importance du mal.

La souffrance physique est la plus évoquée dans le quotidien de nos vies. Car elle entrave notre bien-être ; elle est obstacle au bonheur. A ce propos, un écrivain indigent – qui cependant entra à l’Académie sous les traditionnels tambours – écrivit cette chose idiote : « Etre heureux, c’est ne pas avoir mal aux dents ». Idiote certes, mais qui, cependant, révèle l’impact de la douleur la plus innocente (le dentiste arrangera cela) sur nos précaires personnes.

La souffrance morale n’en est pas moins douloureuse. Elle concerne notre intériorité et perturbe notre équilibre intime. « Elle harasse et fait jacasser jusqu’au parjure » (Djuna Barnes). Là notre pensée est à l’oeuvre. Or une pensée se dirige (la discipline de l’assentiment chez les Stoïciens). La souffrance morale peut donc être maîtrisée. C’est, du reste, ce que laisse entendre le moraliste Chamfort lorsqu’il écrit : « Mon Dieu, épargnez-moi les douleurs physiques, les douleurs morales, je m’en charge. » (Citation attribuée aussi à Tristan Bernard et à Oscar Wilde).

Il y a enfin la souffrance acceptée, voire recherchée. Physique ou morale, elle constitue l’ordinaire de bien des couples (« En amour, il y en a toujours un qui souffre et l’autre qui s’ennuie », écrivit Balzac). C’est ainsi que tel homme confessera que sa jalousie maladive lui est indispensable (il la provoque, l’organise) car elle donne davantage d’intensité (de « piment ») à ses amours ; que telle femme avouera qu’elle n’atteint plus intense orgasme qu’après avoir été quelque peu « bousculée » (Suzanne Lilar, La confession anonyme). Etc. Sans toute cela relève-t-il du théâtre intime dont il est préférable de ne pas trop s’approcher, tant la personnalité de ses acteurs est complexe, voire ambiguë – lorsqu’elle ne relève pas de la pathologie.

« La souffrance peut être de composition perverse et de convulsions intérieures », lit-on dans l’excellent roman de Djuna Barnes, Le bois de la nuit.

One Comment

  1. Favrit
    Favrit 12 octobre 2019 at 22 h 23 min . Reply

    Pas de mélo, pas de pathos dans ce texte sur la souffrance.
    Je reconnais bien là ton côté jüngerien – et nietzschéen – qui me plaît chez toi.
    Et stoïcien, aussi, puisque tu te revendiques de cette « école ».

    Bruno.

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