136. — D’un élégant virtuose

Revenant sur son enfance, Jean Giraudoux écrira : « Je savais tout, puisque je savais que tout meurt ». Quel comportement, dès lors, se devra d’adopter le jeune homme bien élevé, intelligent et pudique face à la lucide perception ? La légèreté, l’ironie élégante, la fine raillerie.

Car dans les romans de Giraudoux, il ne sera pas question d’occulter l’émotion, laquelle est bien présente, mais elle apparaîtra comme flottante, à-demi réelle ; la grâce d’une certaine forme, le bonheur d’écrire, perceptibles dans une éblouissante aisance, tout cela contribuera à l’évaporation des larmes que toute existence fait naître à un moment ou à un autre. A l’éternel drame humain, à la cruauté de l’existence, Giraudoux opposera l’évasion du quotidien, la poésie. Oui, il s’agit bien de cela : fondamentalement tragique, l’auteur de Bella créera en démiurge un univers insolite et cocasse habité de fantaisie et de jeux verbaux, un univers simple et pur, transparent et tendre.

Parmi les diverses occasions d’exprimer sa fantaisie mais aussi sa tendresse et sa joie amusée, il y a chez l’écrivain la description de voyages imaginaires. A cette occasion, la pensée s’affinera, les comparaisons surprenantes, les métaphores éblouiront le lecteur. Car Giraudoux se révèle un surprenant virtuose. Ses phrases en arabesque semblent naître avec facilité, avec souplesse, pourrait-on même dire. Qu’elles demeurent claires tout en donnant au lecteur une impression de préciosité relève du mystère. Car ce rêveur semble se promener du concret à l’abstrait, du quotidien au mythe. Un magicien.

Et puis, nul autre auteur n’aura à ce point gâté les jeunes filles : Suzanne, Juliette, Bella, Eglantine… A la fois vraies et irréelles, bizarres et pures, émouvantes et poétiques, innocentes et comme sorties d’un rêve, elles semblent s’émerveiller de tout et, fines et légères comme leur robe, s’évader de tout. Car les jeunes filles de Giraudoux sont ainsi : des âmes rêveuses, un peu extravagantes, qui semblent posséder un secret qu’elles tiennent à garder. Gracieuses, aériennes, elles ont leur logique, qui surprend le lecteur.

Le dernier mot sur Giraudoux romancier, nous le laisserons à Alexandre Vialatte, autre auteur qui n’a jamais oublié ses années de collège : « Nous lui devons l’amitié, la tendresse, les jeunes filles, la France et le sourire. » Bref, nous lui devons l’essentiel.

One Comment

  1. Pierre C.
    Pierre C. 8 octobre 2019 at 20 h 47 min . Reply

    A ce jour, mes déambulations – dans l’immense corpus de la littérature – ne m’ont pas porté jusqu’au seuil de l’oeuvre de Jean Giraudoux. Le peu de l’homme que je connaisse, je le dois aux témoignages écrits et oraux de Paul Morand (qui lui fut lié par une longue amitié).

    Cependant, les qualités de l’homme et de l’oeuvre – que tu exposes dans ce billet – ont tout pour séduire un pan de ma sensibilité et provoquer un vif désir de découvrir l’univers de cet « élégant virtuose ».

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