138. — D’un quêteur d’absolu

Laurent Terzieff fut le contraire absolu du narcissique : « Je ne m’intéresse pas moi-même », aimait-il à dire. Et d’ailleurs, celui qui tint Bardot dans ses bras et tourna avec les plus grands réalisateurs (Carné, Autant-Lara, Rossellini, Demy, Garrel, Clouzot, Pasolini, Zurlini, Godard, Berri…), trouvait la célébrité fatigante, d’emblée gêné par ce statut de « star » qu’on lui attribua.

Comme son confrère Alain Cuny, avec lequel il partagea l’affiche de Tête d’or, c’est le théâtre qui contribua à son accomplissement, non le cinéma. Et comme Lonsdale, et comme Dufilho, à deux ou trois exceptions près, c’est plutôt dans les textes contemporains que Terzieff s’impliqua non sans quelque hardiesse, plutôt que de ronronner dans le confortable répertoire classique.

Ce qu’au théâtre il aima voir exprimer (dans le texte d’un auteur) et tenta de traduire (dans son jeu de comédien), ce fut toujours cette tension qui s’exprime « entre l’émerveillement d’exister et l’horreur d’exister » ; cette tension qui passe par des mots dont il s’agit de déchiffrer la substance intime (l’âme) après en avoir révélé la chair, afin de nous mettre (nous, les spectateurs) face à l’essentiel.

Pour atteindre son objectif, Terzieff adopta une méthode simple, accessible à tout un chacun mais adoptée, en fait, par peu de comédiens : s’ouvrir de tout son être au texte, s’abandonner à lui, jusqu’à atteindre cet état de fusion, de communion où le verbe de l’auteur et le corps de l’acteur ne font plus qu’un. Méthode qui n’exclut nullement doutes et incertitudes sans quoi il n’y a pas de création vraie.

Cette rigueur, cette exigence que le comédien met en œuvre ne vont pas sans ascèse. Et cette ascèse possède une visée noble, un objectif généreux : élargir la conscience des spectateurs en les entraînant dans une aventure ; les aider, et, en un même mouvement s’aider soi-même, à comprendre le monde. Expérience vécue collectivement, donc, grâce à ce passeur exceptionnel qu’est le comédien. Miracle chaque soir renouvelé.

Comme Lonsdale, Terzieff fut un enfant replié sur lui-même, introverti. A tel point timide et réservé qu’une peur diffuse lui fit quitter le lycée avant le baccalauréat. Le monde lui était fermé et c’est le théâtre qui, seul, détenait les clés de son émancipation. Ces enfants verrouillés de l’intérieur font des adultes fous de liberté. Des libertaires. Et d’ailleurs, lorsqu’on demandait à Terzieff de choisir entre liberté, égalité et justice, il répondait sans détour : « La liberté, car sans elle on ne peut imposer ni égalité ni justice… »

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