139. — De l’unité

Les mythes, on le sait, constituent les premières manifestations culturelles humaines. A leur façon, certes un peu naïve mais non sans poésie, ils contribuaient jadis à expliquer la création du monde, des hommes et même les cycles successifs de ces créations. Il faut croire que ces histoires légendaires se révélaient satisfaisantes puisqu’elles se transmettaient de génération en génération. Certes, de nos jours, les mythes peuvent nous sembler ingénus ou fantaisistes (Protée, le Phénix…), mais on peut constater qu’ils n’en continuent pas moins de jouer un rôle dans nos mondes culturels (Narcisse…). Jadis ce rôle, d’où magie et poésie n’étaient pas exclus, avait à voir avec le transcendant ; dans le monde contemporain émancipé des dieux et du sacré, il fournirait plutôt une sorte de cadre intellectuel qui appuie l’analyse ou aide à l’explication, permettant parfois de saisir un phénomène dans toute sa complexité.

L’unité de l’être, en voilà un, de beau mythe (Platon l’exploita de singulière façon dans Le banquet). Bel objectif humain de surcroît que de tenter d’accéder à cette unité, surtout en nos temps de tout puissant ego où le moi se morcelle et se divise. Objectif qui, du reste, traverse aussi bien les religions, les psychologies que les philosophies. Notre cher Jünger, par exemple, s’est évertué non sans talent, à rapprocher l’Un (le chiffre) des dieux (Des nombres et des dieux) ; mais il en a occulté, hélas, la part humaine. Il n’est jusqu’à Lacan qui l’évoqua dans un séminaire : « Y’a d’l’Un » aboyait le psychanalyste devant un parterre médusé (et terrorisé). Mais cet Un existe-t-il vraiment ou est-on condamné à courir après lui comme après un songe fou, sans jamais parvenir à le rattraper ? Dépourvus de vrais repères, de repères sérieux, nous nous trouvons devant l’Un aussi démuni que le peintre devant la toile blanche – juste avant le premier coup de pinceau.

Cette accession à l’unité de l’être, quel magnifique idéal ! et quelle belle utopie ! Car la nature humaine est complexe, multiple même, quand elle ne se contredit pas elle-même. Et elle se modifie sans cesse. C’est que nous avons nos humeurs ! Les couleurs du temps, même, dans leurs variations, y jouent leur rôle. Et que dire de nos capricieuses hormones, de notre exigeante libido ; de ce verre de vin qui nous fait dépasser les mesures justes de notre être ; de ce succès qui nous fait sortir de nous-même ; de ce malheur qui nous déstabilise en nous remplissant de confusion. Seuls les mystiques (tels Jean-de-la-Croix, Maître Eckhart ou Jean Tauler, d’autres encore…), par cet effacement de tout l’être, par ce vide tant évoqué qui crée les conditions de la percée du divin en eux, parviennent à accéder à cette idéale unité. Autant dire qu’elle est réservée « aux quelques uns ». Ceux qui, par une ascèse rigoureuse, auront parcouru le chemin qui conduit vers le « Haut-Pays ». 

Post Comment

CAPTCHA *Captcha loading...