143 . — De l’amour de la vie

Aimer la vie, outre en jouir dans ce qu’elle a de plus appétissant, c’est l’accepter dans ses manifestations les plus sommaires comme dans ses moments les plus délicats (les moins agréables).

L’appétit pour la vie est lié au corps. Et le corps est bavard ; il est exigeant ; quelquefois, il a du mal à se rassasier. Aussi le boulimique de la vie court-il un risque qui n’est pas moindre : la plongée dans ce que, communément, on appelle « les petits plaisirs », au départ innocente, peut entraîner la noyade après quelques brasses désespérées (le beau voyage dont on ne revient pas). Bienheureux le sage qui, en toute chose, sait garder la mesure.

Les manifestations les plus simples, les plus ordinaires, les plus communes, peuvent tenir de l’enchantement. A cela, certes, il faut sans doute une pratique, peut-être même l’expérience de l’habitude. Avaler, l’été, dans le torride après-midi, un verre d’eau glacée ; contempler, au milieu de la nuit, la voûte étoilée embrasée de ses mille feux ; stopper sa marche, en une fin de matinée éblouissante, pour écouter le chant de la bergeronnette… L’hiver, enfoncer ses pieds dans la neige, rêvasser devant la haute flamme de l’âtre ou s’asseoir sur une plage désertée pour contempler l’Océan coléreux…

Les moments les plus délicats, les plus difficiles de notre existence nécessitent le recours ; ils le sollicitent invariablement. Comment, sinon, continuer à vivre ? Recours à l’image mentale tout d’abord. Image de ce qui fut beau ou, mieux, image de la solidité, de l’indestructibilité (le promontoire exposé aux vents et marées dont parlent les Stoïciens ?) Recours à une certitude ensuite : les moments difficiles sont toujours passagers. C’est la loi. Ils ne peuvent être surmontés ? Soit. Mais ils seront forcément dépassés. Car le temps arrange tout. Il arrange tout car il efface tout. Peu d’exceptions à la règle. Vraiment.

Cette vie, dans sa manifestation la plus instinctive (la libido dont parle le petit docteur de Vienne), nous ne l’avons pas réclamée. Elle nous a été donnée (elle est don). Je me dois d’exprimer ma reconnaissance envers ceux qui me l’ont accordée, comme je me dois de l’aimer passionnément dans toutes ses manifestations. Les plus exaltantes comme les plus déprimantes.

One Comment

  1. Francis Labarthe
    Francis Labarthe 18 décembre 2019 at 15 h 11 min . Reply

    Raymond Espinose nous dit que l’appétit pour la vie est lié au corps. Il est évident qu’un corps en bonne santé permet à l’individu d’être pleinement lui-même et d’avoir un moral à toute épreuve.

    Non seulement le corps est bavard mais il est aussi gourmand. En effet, il doit combler une béance quotidienne en ingérant de la nourriture. Ce carburant calorique lui permet de fonctionner, de s’exprimer, de travailler, de penser, de réfléchir, de ressentir le monde qui l’entoure. C’est alors la perception de ces petits plaisirs simples offerts par la nature décrits avec justesse par l’auteur.

    Puis, il considère que le temps arrange tout car il efface tout. Certes, le temps qui passe a une qualité érosive mais la mémoire de l’être humain peut être considérée comme un antidote à cet effacement car les souvenirs sont tenaces et perdurent.

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