140. — D’un certain mythe viril

Chez Hemingway comme chez la plupart des Grands (Rousseau, Chateaubriand…), difficile de dissocier homme et oeuvre. De plus, concernant Hem’, histoire personnelle et légende se confondent. Le sportman (le safari, la pêche au gros, les accidents de chasse et de pêche), l’aficionado (si la corrida est mise en scène de la mort, le « style-matador » est aussi art de vivre), le correspondant de guerre (guerre d’Espagne et autres théâtres d’opérations, accidents de voiture, d’avion…), le grand viveur (alcoolique, K.O. sur les rings, verrière reçue sur la tête…), l’homme à femmes (Hadley, Pauline, Martha, Mary, quatre mariages…) : sans conteste, de quoi façonner un mythe.

Et c’est vrai, « Papa Hem’ » vivait grandement. Et grand, il le fut : par cette volonté de faire fusionner son existence et ses romans, certes, mais aussi par sa stature d’inventeur de style, d’écrivain devenu un sorte de commandeur de la littérature moderne. Mais rien n’est venu sans peine. Ernie le Flamboyant a travaillé sa vie durant en artisan besogneux et persévérant, convaincu que seul le dur labeur conduisait à l’oeuvre de qualité – c’est-à-dire celle que l’on peut comparer à l’oeuvre des Grands.

Le problème de « Papa » est bien connu. Comment vivre jusqu’au bout avec un double que l’on a façonné (Ernest le macho), un double obsédé par la quête de la force et de la virilité alors que le corps commence à montrer des signes d’épuisement ? Et c’est là que « Hem’ » apparaît à la fois pathétique et dérisoire, avec son obsession de la mort et, au fond, la peur de lui-même. Dans son petit livre, Schizophrénie, ma sœur, Henri-François Rey évoque « la lente marche d’Hemingway vers la mort, ses flirts avec elle, ses provocations et ses reculades. Et à mesure que les années passent, ses dérisoires corridas avec elle. Les multiples tentatives de suicide, jusqu’au coup de fusil qui résonne dans la montagne et qui sera le dernier. »

Et puis, comment ne pas s’interroger sur les fanfaronnades de celui dont la mère avait fait une sorte de jumelle de la sœur Marceline (elle était son aînée de dix-huit mois), jusqu’à le vêtir en fille ? Inutile de convoquer une « délégation viennoise » pour trouver l’origine du machisme outrancier de Papa Hem’. Et d’ailleurs, le roman posthume Le jardin d’Eden nous en donne quelques clés. Sans oublier les confidences de l’une de ses épouses, Martha : « Ce n’était pas un amant extraordinaire. Surprenant, vu la virilité qu’il affichait… Ou justement… pas si surprenant. »

Henri-François Rey encore, dresse l’éloge d’Hemingway. Il le classe avec justesse dans « cette race d’hommes qui ont décidé que la vie ne se pouvait vivre qu’en la brûlant. Qu’elle n’avait de sens que dévorée à belles dents, bue à grandes goulées. » Et de rajouter : « Grâce à eux, la folie, le lyrisme, la pureté, la générosité et la grandeur éclairent parfois cette terre. Pour ceux-là, les fascinés, c’est la vie elle-même qui crée le sens de la vie. »

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