141. — De l’arrière-saison

Lorsque le ciel azuré a cessé de plonger vers une mer devenue sage ; que les corps se refusent désormais à la morsure du soleil, alors, peut-être, le moment est-il venu de se concilier pleinement la vie. Noble objectif, certes ; mais comment procéder ?

En tout premier lieu accepter les événements tels qu’ils se présentent et la nature des choses telle qu’elle est. A quoi bon, en effet, continuer de lutter puisque l’on ne changera pas la face du monde, ni ne modèlera sa marche : « Suivez vos chemins ! ; et laissez les peuples et les nations aller leur chemin à eux ! », conseille excellemment Nietzsche dans son Zarathoustra.

Ces événements, il faut, lucidement, s’attendre à ce qu’ils se révèlent peu réjouissants. Mais nous aurions mauvaise grâce à refuser d’accepter le moins bon, le meilleur nous ayant déjà été accordé. Quant aux petites joies, s’en contenter est un devoir, d’autant que les grandes nous sont désormais… interdites.

Certes, ces comportements ressemblent fort à des accommodements. Mais lorsque l’on a dévoré d’un trop bel appétit une vie qui offrait des nourritures trop riches ; lorsque l’on s’est perdu puis noyé dans les euphories – les euphories exaltées et violentes comme les euphories tendres et douces – il faut bien trouver un chemin de traverse ou, mieux, une passerelle, un pont.

Car le ciel, désormais, est « dans la fenêtre » (Jacques Chardonne) ; on ne l’embrasse plus, on ne le « repousse » plus, on se contente de le regarder. Et que les autres individus poursuivent leurs jeux sans nous ne doit ni nous émouvoir ni nous attrister. L’heure de l’indifférence aux choses et aux gens nous gagne et cela, disons vrai, nous ravit ; notre vie durant, ne nous sommes-nous pas accordé trop d’importance ? nous nous sommes pris pour le nombril du monde, mais notre monde n’est-il pas à nombrils multiples ?

Peut-être, par la fenêtre, se détachant dans le ciel clair (encore le ciel, cette obsession), observer ce papillon bigarré. Il vient nous rappeler qu’à l’automne sa vie sera finie et que pourtant… que pourtant il est là, à battre des ailes comme s’il voulait repousser le ciel. Rester naïf et pur face aux battements de la vie : le privilège de l’arrière-saison ?

2 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 25 novembre 2019 at 23 h 03 min . Reply

    En effet, peut-être que chaque saison de l’existence demande de se défaire, sans regrets, des atours de la précédente, pour mieux goûter ceux qui viennent; et l’arrière saison n’en manque point : sa lumière et ses couleurs ont les charmes et les envoûtements de « l’astre qui décline, comme lui, elle est superbe, sans chaleur et pleine de mélancolie ».

  2. Francis Labarthe
    Francis Labarthe 1 décembre 2019 at 17 h 52 min . Reply

    J’apprécie la tonalité mélancolique de ce texte.
    F.L.

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