142. — D’un autre Claudel

Le moins que l’on puisse dire, c’est que c’était un homme tranchant (sans nuances ?) : Claudel aimait passionnément (Rimbaud, Verlaine, Shakespeare, Dostoïevski, Bossuet…) et détestait violemment : Montaigne ? « Un esprit médiocre. »
Stendhal et sa Chartreuse ? « Enfilade d’anecdotes absolument ineptes. » Flaubert ? « Cherche la beauté et la manque. » Proust ? « Lu avec beaucoup de répugnance. » Bernanos ? « Un raté. » Et tout à l’avenant.

Cependant, en homme divisé qui comprend la multiplicité de l’être et le dépeint tel, Claudel pouvait manifester le plus grand mépris pour les idées d’une personne et marquer un grand respect pour ce qu’elle était : son attitude vis-à-vis de Berthelot (que Morand admirait) et de Gide, en sont des exemples parfaits. « Il y a l’homme et il y a ses doctrines », confiait Claudel lors de ses Entretiens avec Jean Amrouche (1951). Etrange fonctionnement de cet homme aux jugements radicaux en d’autres cas et d’autres situations.

Alain Cuny, qui connut intimement le dramaturge (il fut son comédien fétiche, adapta à l’écran L’Annonce faite à Marie, conduisait régulièrement Claudel chez son ancienne maîtresse Rosalie Vetch…) dit de lui : « Sa vie, son œuvre, c’est le dossier d’un anarchiste. » Anarchiste, Claudel ? Oui, si l’on considère que son catholicisme n’était qu’une arme ; une arme dont il s’est servi car, imprégné de culture catholique, il n’avait que celle-là à sa disposition ; oui, si l’on considère que Claudel, contrairement au Christ, se tourne vers le mauvais larron, non vers le bon ; oui, si l’on considère que l’oeuvre de Claudel est un réquisitoire sanglant contre nos sociétés d’infirmes, une dénonciation des horreurs de notre monde.

Une critique souvent portée à l’encontre de Claudel semble justifiée : la charité, pourtant vertu théologale, lui était totalement étrangère. Ainsi lui a-t-on reproché son attitude vis-à-vis de sa sœur Camille, intentant au poète un procès pour indifférence. Peut-être, dans l’attitude de Claudel, quelque chose nous échappe-t-il ? Cuny, lui, affirme : « C’est pour nous servir, c’est pour servir la cause permettant de modifier ce monde qui fait de nous des éclopés, qu’il n’est pas allé voir l’être qu’il aimait le plus au monde, devenu grabataire, devenu asilaire ; pour contribuer à changer un monde dans lequel cet être là avait sombré ; pour la protéger dans l’avenir ; pour que d’autres cas ne se renouvellent pas ».

Rebelle, oui, Claudel le fut. C’était un homme en marge, un homme qui claquait les portes et se tenait à distance. Qui donnait des coups de boutoir aussi, parfois. De lui pourrions nous, peut-être, retenir ceci : « Il n’est pas honorable d’essayer de vivre de son âme et de la vendre au peuple. »

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