144. — D’un Bison Ravi

Dans les manuels de Littérature française à l’usage des lycéens, Boris Vian figure désormais dans la rubrique « Ecrivains libertaires ». En bonne compagnie, du reste : celle de Jacques Prévert et, toute proche, celle d’un « inclassable » : Raymond Queneau. Redessiner le profil de celui qui enchanta notre fin d’adolescence, lorsque, à l’hiver 1966, nous lûmes L’écume des jours, ne va pas sans une certaine allégresse mêlée de nostalgie.

Redessiner, oui, il s’agit bien de cela. Car deux points concernant Bison Ravi semblent nous avoir échappé alors, tant l’enthousiasme lié à la lecture de ses romans, nouvelles et poèmes recouvrait tout.

Et tout d’abord l’influence du père – un banquier. Le père de Boris, en effet, était une sorte de grand bourgeois élitiste, très individualiste qui avait fait du dilettantisme et de l’insouciance une philosophie qu’il avait transmise à son fils – comme il lui avait transmis, du reste, le goût de la littérature avant-gardiste. La politique ? La vie est trop courte pour que l’on passe son temps à s’y intéresser ; il faut laisser cela au peuple. On pense aux mots de Nietzsche : « Suivez vos chemins ! Et laissez les peuples et les nations aller leur chemin à eux ! »  Les informations liées à l’actualité ? A suivre comme de vulgaires potins mondains. Car de toutes façons, comme l’a dit Bainville, « tout a toujours très mal marché. »

Deuxième point, le regard jeté sur l’oeuvre. Grand détachement de Vian quant aux romans noirs signés Vernon Sullivan, romans vaguement influencés par une certaine littérature américaine de l’époque. « Ça ne vaut pas tripette ! », confessera-t-il plus tard. Des sortes de canulars qui ont bien fonctionné, pas plus. Ses vraies passions littéraires étaient ailleurs : Kafka, Jarry, Queneau. Son rapport à l’oeuvre – à son œuvre réelle ? Indéfectible attachement à L’écume des jours dont Vian disait : « Un livre auquel je tiens beaucoup, très chaste, bourré de sentiments jusqu’à la gueule. » Enfin, intéressante à plus d’un titre, sa conception du style : « A priori, je suis pour la clarté. Le style le plus simple possible, le plus efficace. Comprenez-moi : qu’on tisse les fils à la main ou au métier à tisser, c’est toujours des fils. Un style simple comme celui du XVIIIe, ou un style perturbé, comme celui de Céline, c’est toujours du tissu. Ce qui conditionne le tissu, c’est la matière. »

Vian, L’écume… Ce passage obligé entre l’adolescence et la jeunesse. Et le message que sous-tendent la mort de Chloé (le Christ ne parvient pas à l’empêcher) et le suicide de la souris (qui demande au chat de l’aider à mourir) : le réalisme, toujours, l’emporte sur les utopies.

Vian ? « Un anar élitiste », dit de lui son biographe, Philippe Boggio.

3 Comments

  1. F.L.
    F.L. 18 décembre 2019 at 15 h 20 min . Reply

    Boris Vian, en voilà un qui a croqué la vie à pleines dents ; et cela en multipliant ses activités.

    J’ai en mémoire l’image de cet écrivain, cet artiste chantant et jouant de la trompinette dans les cabarets à des heures indues malgré ses poumons en flanelle car il était un amoureux passionné du jazz.

    Me vient de plus à l’esprit la réflexion faite par un chanteur contemporain lors d’une émission télévisée : il déclarait avec arrogance ou plutôt ignorance qu’ écrivains et romanciers ne savent pas écrire de bonnes chansons. Boris Vian est un contre- exemple. Jacques Lanzmann également.

  2. Pierre C.
    Pierre C. 28 décembre 2019 at 20 h 41 min . Reply

    Cette lecture m’a plongé dans une bienheureuse mélancolie… Boris Vian fut un compagnon, un frère d’âme durant une certaine période de ma jeunesse, à l’exclusion de tous les autres.

    J’en fut même au point d’agir, de penser et de voir le monde qu’à travers ses romans, poésies et chansons.

    Finalement, je me dis que Vian fut un très estimable compagnon de route pour emprunter le pont qui mène de l’adolescence à l’âge de jeune adulte: il fut mon maître en liberté, dans l’acception la plus large de cette notion.

    Cette belle évocation de l’homme, de l’artiste, cher Raymond, m’incline à ouvrir à nouveau (ou de nouveau ! qui sait ?) ses romans, nouvelles et poésies…

    Nous n’irons pas cracher sur sa tombe, mais plutôt y jouer de la trompinette sous la lune et sur l’Herbe rouge en rêvant d’un Automne à Pékin afin d’y déambuler parmi l’Ecume des jours, en compagnie de Vercoquin et le Plancton, tout en récitant l‘Arrache-coeur.

  3. Fourcassié
    Fourcassié 27 janvier 2020 at 22 h 17 min . Reply

    Merci Raymond. J’ai bien envie de relire L’automne à Pékin.

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