146. — De l’instant magique

Dans une vie, les épreuves ne manquent pas, et tout un chacun pourrait y aller du récit de ses déluges intimes. Pas de parcours individuel, en effet, qui ne soit semé d’embûches.
Cependant, nous vivons aussi de magiques instants que, bien souvent, nous ne voulons pas (ne savons pas) apprécier comme tels. Les considérant comme notre dû, nous les reléguons très vite au plus profond de notre mémoire d’où ne nous les extirpons que très rarement. L’instant magique, ce don du ciel, mérite pourtant davantage que notre attention : notre reconnaissance.

La nature, tout d’abord, offre à qui sait les appréhender, de merveilleux moments. La nature est une amie qui exige peu de nous ; elle offre, et toujours généreusement, des moments d’une confondante simplicité qui nous transcendent. Au jouisseur sédentaire, une terrasse de café en Avignon ou dans la baie de Cadaquès ; au voyageur modeste, une traversée du Lubéron ou de la Toscane ; le grand voyageur, quant à lui, vivra ses « grands moments » dans l’exaltation du déplacement (il aime par-dessus tout « bouger ») associé au plaisir de la découverte. L’émerveillement tient à peu de choses. En fait, la nature, comme un grand livre ouvert, est faite pour être lue ; il ne tient qu’à nous d’en tourner les pages pour nous griser. Pour les moins initiés, peut-être, la nature doit-elle être déchiffrée ?

D’une situation forcément singulière peut naître l’instant magique. Incompréhensible à la plupart, la situation d’où naît la magie ne peut bouleverser que celui qui la vit. Très explicites à cet égard, les trois situations narrées par Pierre Herbart dans son très beau récit, La ligne de force : du temps de l’Union Soviétique, sur un trottoir de Leningrad, dans un décor de neige fondue, trois pré-adolescentes extirpent d’un garde-manger des ouvrages de notre chère Bibliothèque rose (le narrateur leur achètera le lot pour n’emporter que Le Général Dourakine) ; la visite d’un parc, à Singapour, où des singes descendent des arbres pour faire des signes aux visiteurs (« Ah ! Rien que d’évoquer cela, me voici fou ») ; une marche, à Canton, derrière un vieux chinois en robe noire qui tient un bâton, à l’extrémité duquel une chauve-souris sommeille, ses ailes recouvrant la tête et le corps…

Enfin, magique entre tous : celui de la rencontre amoureuse. L’attraction réciproque et cette impression, folle, que le monde tourne autour de nous, que l’on est devenu « centre du monde ». Et centre du monde on l’est effectivement. Pour soi, bien sûr. Et, dans le meilleur des cas, dans l’oeil de l’autre.

Les dieux fassent que nous vivions d’autres magiques instants, tout en sachant qu’ils tiennent de la rareté (c’est le prix de leur préciosité) ; et faisons en sorte que notre mémoire sache, à l’occasion, les ressusciter.

One Comment

  1. Caro S.
    Caro S. 16 janvier 2020 at 5 h 03 min . Reply

    On appelle aussi ça des « moments parfaits », il me semble.
    Ils enchantent nos vies.
    Le reste du temps, on comble le vide comme on peut, non ?

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