147. — De Port-Royal des Champs

Dans son mince ouvrage Arcane 17, André Breton, évoquant « la grande tradition française », nous engage à assumer mêmement L’Encyclopédie et Port-Royal, ces deux mouvements ayant été habités, selon lui, d’un même esprit, « un esprit que nous n’avons jamais cessé de revendiquer, de faire nôtre ». L’esprit de Port-Royal, qu’est-ce à dire ?

Passons outre les origines de Port-Royal des Champs (de Saint-Augustin à Jansenius) ; passons outre les controverses et querelles pascaliennes (Les Provinciales) ; passons outre les Grandes Figures et leurs écrits (Saint-Cyran, Antoine Arnauld…) : le lycée puis l’université nous ont enseigné tout cela et tant Racine dans son Abrégé que Louis Cognet dans son « Que sais-je ? » ont synthétisé l’histoire de Port Royal. Laissons cela, donc, et tentons de cerner « l’esprit français » à travers Port Royal.

Rigueur et discipline, telles sont les notions maîtresses qui soutiennent les jansénistes dans leur foi. En effet, à leurs yeux, pas plus antinomiques que la vie monacale (chrétienne, visant le salut) et la vie dans le monde (bassement terrestre, faite d’attachements humains). Aussi, l’exigence spirituelle de ces religieuses, religieux et laïcs, s’opposait-elle tout naturellement à la superficialité de la Cour dans l’expression de ses fastes et l’exposition de sa vanité. Pour cette raison, le Roi voyait dans les adeptes du jansénisme des opposants, voire des conspirateurs. Il oeuvra donc contre eux. Et plutôt durement.

La résistance des religieuses de Port-Royal à l’autorité et aux pressions (certaines furent condamnées à l’emprisonnement, d’autres à l’exil) fut exemplaire dans sa force et sa détermination. Elle ne pouvait que faire naître dans la société d’alors une réflexion morale touchant aux droits inaliénables de la conscience (« Ne rien faire lâchement », écrivait Saint Cyran à Antoine Arnauld). Ainsi peut-on penser que le mouvement janséniste contribua à faire émerger la pensée républicaine ; qu’il constitua même une sorte de prélude à la Révolution.

Soulignons, au surplus, l’engagement de ceux que l’on a appelés « les Solitaires », ces personnalités de renom décidées à renoncer aux fastes de la vie mondaine, trop superficielle à leurs yeux, pour aller vivre dans le recueillement et l’ascèse la vie de l’abbaye. Non seulement, nombre de ces Solitaires rédigèrent leur Mémoire mais ils contribuèrent à traduire les textes sacrés pour une meilleure diffusion en Europe. Il se trouve, par ailleurs, que les soutiens (nombre d’écrivains furent inspirés ou influencés par Port-Royal, de La Rochefoucauld à Boileau, en passant par Madame de La Fayette et Madame de Sévigné) sont vus comme l’élite éclairée du XVIIe. Associant culture et spiritualité, que fit d’autre, en effet, cette élite, sinon, par là-même, anticiper l’évolution de la société française ?

Au regard de ce triple éclairage, sans doute est-on en droit de penser que c’est dans la résistance courageuse aux persécutions, dans le combat pour l’autonomie de la conscience et dans l’enrichissement de la culture que Breton a vu sa belle illustration de « l’esprit français ».

3 Comments

  1. Eric P.
    Eric P. 23 janvier 2020 at 15 h 57 min . Reply

    C’est un vrai délice esthétique (sens de la formule, choix des citations) et culturel que de lire vos billets. Ils diffèrent vraiment des infos classiques publiées généralement sur les blogs. La qualité de vos écrits et des sujets choisis exigent un minimum de réflexion et nous éloignent de notre gloutonnerie quotidienne d’infos en tout genre. De plus, les commentaires apportés par votre cercle « d’initiés » sont à la hauteur de vos articles. Aussi serait-il dommage de « clôturer » votre ère numérique, le concept du site étant plus qu’intéressant.

  2. Bérangère Bonnaventure
    Bérangère Bonnaventure 25 janvier 2020 at 9 h 12 min . Reply

    Sur le thème de Port-Royal, la pièce de Montherlant, bien sûr.
    Et sur l’esprit de résistance des femmes, leur force d’âme, La Reine morte, du même auteur.
    B.B.

  3. Pierre C.
    Pierre C. 26 janvier 2020 at 19 h 11 min . Reply

    Intéressants coups de projecteurs sur ce que fut au XVIIè siècle ce haut lieu de résistance – à l’absolutisme royal, à une certaine évolution de l’Eglise catholique et à la compagnie de Jésus – et, en effet, d’activités intellectuelles et spirituelles.

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