149. — D’un écrivain de l’aventure humaine

Il en va pour Joseph Kessel comme pour Ernest Hemingway : homme et œuvre se confondent ; comme, de même, la légende précède l’homme : ici l’écrivain de l’aventure (Fortune carrée, Les cavaliers…), le grand reporter (le trafic d’esclaves, les bas fonds…), l’homme d’excès (les cabarets russes, la vodka…), le témoin de l’Histoire (première et seconde guerre mondiale, Irlande, Russie soviétique…). Et d’ailleurs, les deux hommes, tellement semblables (un style de vie, une œuvre puissante) se rencontrèrent à deux reprises : à Barcelone en 36 (une bouteille de whisky vidée au bar de l’hôtel Colon) et à Paris en 1956 (deux bouteilles de whisky durant un dîner au Fouquet’s) – la chose est peu connue ; elle peut être classée, sans conteste, dans la rubrique « Evénements ».

Le romancier. Celui de l’aventure, certes, mais l’autre aussi, celui qui évoque le rapport entre les êtres (Les amants du Tage, La passante du Sans-Souci, Les enfants de la chance…). Et il est difficile de rejoindre le camp des critiques qui prétendent que Kessel se contente de montrer (les êtres, un univers) en excluant toute psychologie. La peinture psychologique est déjà présente dans L’Equipage (relation entre l’aspirant Herbillon et le capitaine Thélis) et atteindra ses sommets, quoi que l’on dise, dans Le tour du malheur, cet ouvrage qui fait songer, c’est vrai, aux grands romans-fleuves d’un Roger Martin du Gard (Les Thibault) ou d’un Romain Rolland (Jean-Christophe). Mais la psychologie, chez Kessel, jamais ne s’étale ; elle suit le mouvement du récit – son cours.

Doué pour la vie (sa devise : « Faire de chaque jour un dimanche »), mais peu pour le bonheur, Jef est une âme davantage que tourmentée : déchirée. Tous ses manquements l’accablent ; il est rongé par la culpabilité : son frère Lazare, suicidé le jour de ses vingt ans (Jef n’avait pas perçu sa souffrance intérieure) ; sa mère Raïssa retrouvée mourante (il rentre à peine de son périple afghan) ; son premier amour, Sandi la Roumaine s’éteint dans un sanatorium de Davos (il la néglige, s’oublie dans les boîtes tziganes) ; Michèle l’Irlandaise, la dernière compagne, devenue alcoolique (Jef n’a pas su lui donner un enfant, elle le suit à son détriment dans les beuveries)…

Même si l’on veut surtout voir en Kessel l’écrivain de l’aventure amoureux des grands espaces, l’homme, tout comme Hemingway encore, puisa dans sa vie même pour raconter ses histoires, mêlant vie réelle et vie imaginaire, créant des personnages à partir de personnalités rencontrées, certes, mais surtout à partir de lui-même. Ne confia-t-il pas un soir à ses amis Louis Nucera et Raymond Moretti, dans un restaurant du port de Nice : « En somme, ma vie durant, j’ai eu l’air de courir le monde, mais c’est toujours moi que j’ai raconté. » Car c’est à cela qu’on reconnaît les Grands : ils n’écrivent que pour raconter leur vie ; ils ne vivent que pour raconter cette vie. Difficile à admettre, peut-être, mais la vérité, incontestablement, est là. Montaigne, Rousseau, Chateaubriand en sont les plus brillants exemples.

4 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 2 février 2020 at 17 h 51 min . Reply

    Le détour par ce blog – à la prose chamarrée de littérature – procure régulièrement des bonheurs de lecture, ce dernier billet en fait partie.

    J’ai de la peine à penser que son auteur pourrait cesser de l’alimenter…

  2. Sylvain Fourcassié
    Sylvain Fourcassié 3 février 2020 at 17 h 05 min . Reply

    Me reviennent en mémoire les souvenirs de Georges Walter, qui passait des nuits dans le semi-bouge russe de Pigalle avec JK : « vous vous seriez aimés, tous les deux », prétendait-il.

  3. Maryam Wichensky
    Maryam Wichensky 3 février 2020 at 19 h 37 min . Reply

    Les amants du Tage : j’ai lu ce roman il y a plusieurs années mais son souvenir reste vivace en moi.
    Rencontre à Lisbonne de deux êtres qui ont fui leur passé et, en arrière-plan, la jalousie. C’est un roman court et j’étais alors une « petite liseuse ».

  4. Aube L.
    Aube L. 4 février 2020 at 22 h 38 min . Reply

    Trois grandes dames du cinéma français ont joué dans des films adaptés de romans de Kessel :
    Françoise Arnoul dans Les amants du Tage (Henry Verneuil, 1955),
    Catherine Deneuve dans Belle de jour (Luis Bunuel, 1967),
    et Romy Schneider dans La Passante du Sans-Souci (Jacques Rouffio, 1981),

Post Comment

CAPTCHA *Captcha loading...