150. — Du roman de formation

« L’adolescence est le seul temps où l’on ait appris quelque chose ». Cette affirmation de Proust – que certains jeunes gens, pressés de devenir adultes, contestent –, nous conduit tout naturellement à nous interroger sur la nature du roman de formation. Certes, sans doute faudrait-il, dès l’abord, soigneusement distinguer « roman d’apprentissage », « roman d’éducation », « roman de formation » et « roman d’initiation », toutes étiquettes dérivées du mot allemand, « Bildungsroman » (1870). Nous laisserons cela à l’université, nous appuyant sur deux caractères communs à ce que recouvrent ces diverses appellations : l’aptitude du jeune héros à changer, voire à se transformer, et celle (elle lui est en quelque sorte liée) qui vise un progrès dans l’élaboration de la personnalité – donc un progrès intérieur.

Dans la transformation du jeune homme, le temps joue un rôle majeur ; il accompagne et circonscrit cette évolution dont la durée, cependant, varie selon le roman : quatre mois pour Rastignac dans Le Père Goriot (de novembre 1819 au 21 février 1820), quatre année pour Julien dans Le rouge et le noir (de l’automne 1826 à l’automne 1830). Période décisive pour le jeune héros que l’on suit dans une société qui conditionne son évolution, d’autant qu’il y effectue des rencontres déterminantes – des initiateurs tels Vautrin dans Goriot de Balzac ou le Professeur Bouteiller dans Les Déracinés de Barrès. Une société qui, du reste, sera mise en cause dans son fonctionnement et ses valeurs, parfois décrite de manière pointilleuse par le héros (Rastignac et son regard acéré aussi bien sur la pension Vauquer que sur les salons de la haute société).

Surprenant est toujours l’aboutissement de cette évolution : nous l’aurions pensé enrichissante et voulu positive. C’est un tableau inverse qui se présente à nous : un désenchantement général. Echec non seulement de Frédéric Moreau mais de toute sa génération (chez Flaubert), débâcle de Claude Lantier (chez Zola), retour à une vie de province des plus mornes pour le héros du Cabinet des Antiques (chez Balzac), « sentiment de malaise inexprimable » pour l’enfant du siècle (Musset). A ce triste constat il faudrait rajouter l’insuccès (Félix de Vandenesse), la fuite (Julien, Fabrice), le suicide (Lucien de Rubempré, Claude Lantier), la déception (ce pauvre Lucien Leuwen découvre la carrière militaire une fois l’épopée napoléonienne achevée, au moment où l’armée, désormais au service des Bourbons, est confinée dans de basses besognes).

Ainsi, le roman d’apprentissage, qui s’inscrit dans le mouvement ascendant de l’individualisme et de l’égalitarisme (il est issu de la critique rationaliste des penseurs des Lumières), nous montre – dans l’entrecroisement des destins individuels et les combats que se livrent des ambitions de tous ordres – la difficulté à évoluer dans une société de conflits. Un bon usage de la liberté ne permet pas toujours d’accéder au progrès intérieur ; tout juste permet-il, parfois, de trouver une modeste place sur les gradins de l’arène sociale.

One Comment

  1. Pierre C.
    Pierre C. 11 février 2020 at 22 h 44 min . Reply

    Cette lecture me fait penser que l’essentiel de l’aventure humaine semble condensé dans ce temps de formation.

    Comme l’insecte qui sort de la nuit, attiré soudain par la clarté de la lampe et terminant son envol les ailes brûlées, le jeune impétrant, virevoltant et plein d’appétit pour le monde, finit toujours par se heurter à lui-même, aux autres et à la société dans un défi dont l’issue est rarement à la hauteur de ce qu’ont pu être ses espérances.

    C’est là, en effet, tout le charme de ces romans de formation, dont ce billet compose un insigne tableau.

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