151. — Du Moyen-Age au cinéma

Bien souvent, la transposition d’une œuvre littéraire à l’écran pose problème. Pourtant, la recette d’une adaptation réussie est connue : elle réside dans une certaine harmonie. Harmonie entre l’esprit du texte qui doit être conservé (une certaine fidélité, dirons-nous), et la touche personnelle du réalisateur (l’empreinte de son style). Deux exemples pour un univers peu aisé à aborder, le Moyen-Age, deux films sortis en salle à douze années d’intervalle : le premier, conçu par Eric Rohmer, Perceval le Gallois (1979), transposition de Perceval ou Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes ; le second, L’annonce faite à Marie (1991), réalisé par Alain Cuny, transposition de la pièce éponyme de Claudel. A y bien regarder, on peut constater que deux défis ont été relevés par les réalisateurs et que deux points communs, dans la réalisation même, apparaissent avec netteté.

Premier défi : le respect global de l’oeuvre littéraire. Rendre subtile et belle une adaptation en réduisant au maximum coupes et modifications relève de la gageure : les deux réalisateurs, dont la parenté sur ce point (comme sur d’autres) est évidente, y parviennent avec succès grâce à un découpage précis et intelligent (allègements, remaniements, coupures). Autre défi : insuffler au film la poésie qui se trouve dans le texte original (ici, donc : un roman et une pièce). Les deux cinéastes, habités par une même ambition – chacun par l’utilisation de moyens qui leur sont propres mais qui, au fond, se rejoignent –, atteignent leur but, notamment en créant une ambiance de pureté, de dépouillement, de solennité ; choses et êtres semblent comme habités, chargés de spiritualité, une sorte de grâce naïve ajoutant à la densité des symboles.

Par ailleurs, deux points communs d’importance inscrivent les réalisateurs dans une même famille (celle de Bresson, de Straub, de Huillet, de Oliveira, de Monteiro). Le premier de ces points, c’est l’impression, nimbée d’étrangeté, de se trouver dans un autre monde (un monde de spiritualité). C’est que la recherche de la beauté obsède les deux cinéastes. Cette quête est perceptible dans l’exposition tant du physique des personnages que des objets les plus banals, des paysages (chez Cuny par exemple : la forêt, les feuillages, les champs, la neige…), ou même l’exploitation des moments de silence. Autre point commun : que ce soit chez Rohmer ou Cuny, une constante : des personnages rendus un peu abstraits par une attitude souvent figée, des mouvements lents, des regards pénétrants, des bribes de paroles prononcées en un phrasé singulier, dépourvu d’émotion, neutre. Des costumes d’une grande beauté aussi (ils ont été dessinés par Tal Coat pour le film de Cuny), et une musique comme un brouillard sur un étang ou un début d’orage.

Nous dirons pour conclure que la mise en scène épurée, le choix d’un dépouillement raffiné, contribuent à l’élaboration d’une atmosphère de méditation et de mystère. La lenteur hiératique des scènes, leur dimension symbolique donnent au spectateur un plaisir à la fois esthétique et intellectuel. Ces deux films sont une invite à la contemplation.

2 Comments

  1. Jerome North
    Jerome North 18 février 2020 at 17 h 59 min . Reply

    Bizarre, le phrasé des comédiens. On dirait qu’ils récitent leur texte, qu’ils ne savent pas jouer. En fait, c’est voulu par le réalisateur. Comme dans la « distanciation brechtienne », il s’agit de « provoquer » l’émotion chez le spectateur, non, pour l’acteur, de la jouer.
    Ce serait ça le « grand art », le must du must. Mais c’est étrange comme résultat, peu conventionnel. On n’est pas habitué.

  2. Adam Sandall
    Adam Sandall 19 février 2020 at 21 h 29 min . Reply

     » Eric Rohmer ne croit qu’à la France,
    une France les yeux ouverts vers l’intérieur,
    une France qui aurait récupéré Goethe et Beethoven et Mozart.
     »

    Dominique de Roux, Immédiatement.

Post Comment

CAPTCHA *Captcha loading...