152. — Du roman poétique

Bien évidemment, dans la classification des genres, roman et poésie s’opposent. Il n’est pas rare, cependant, que d’aucuns trouvent tel ou tel roman « poétique ». Qu’est-ce à dire ?

Le roman est une histoire inventée – « un récit fictif », disent nos bons dictionnaires. Et il est vrai que même une fiction autobiographique (une autofiction, dit-on communément), même si elle se rapproche du vécu de l’auteur, de sa vie même, de sa réalité, doit être vue comme pure invention ; elle est transposition du réel, non le réel même. Bref, le roman est subterfuge et mensonge. La poésie relève d’un tout autre ordre ; elle fait vibrer l’esprit et quelquefois l’âme par les moyens qu’elle utilise pour toucher la sensibilité ; elle parle aux fibres du plus intime de l’être. Ainsi, les possibilités dont elle dispose et qu’elle met en œuvre donneraient à penser que la poésie, contrairement au roman, approche de très près la vérité – une certaine vérité de l’être. Donc roman et poésie du point de vue du genre s’opposent bel et bien.

Il semble cependant juste de dire que certains romans, vus sous un certain angle, sont d’essence poétique ou, pour le moins, présentent des aspects poétiques. Ce qui permet, parfois, de les dire tels, c’est d’une part l’ampleur des passages descriptifs (Le Grand Meaulnes) ; c’est d’autre part, l’élévation des sentiments dans une sorte de délicatesse (Le Lys dans la Vallée) ; c’est aussi une certaine écriture, un certain langage raffiné (La Princesse de Clèves) qui peut donner à penser que l’on se rapproche d’aussi près que possible d’une certaine vérité. C’est ainsi que les retours sur l’enfance (les « verts paradis »), l’évocation de la fuite du temps, une description lyrique de la nature, une tonalité nostalgique, peuvent élever le roman au niveau du texte poétique (le poème en prose). Encore faudrait-il préciser qu’un roman est rarement poétique d’un bout à l’autre. S’il comporte des passages, voire des pages poétiques, il est rarement poétique en son entier.

Ainsi donc, le roman devient poétique dès lors qu’il quitte son registre habituel (l’univers bassement humain) pour s’élever vers les sphères supérieures où la délicatesse règne.
A la condition toutefois que l’écriture précise, soignée, élégante, voire imprégnée d’un certain classicisme, nous élève au niveau de ce qui contribue à faire la spécificité du langage poétique.

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