153. — D’une encombrante paternité

La psychanalyse, de même que les Evangiles, nous encouragent à nous détacher de nos géniteurs afin d’accéder à l’autonomie de l’être. Alain Cuny, reprenant des propos de son amie Françoise Dolto, déclare dans un entretien qu’il accorda en 1976 à France Culture :  » Lorsque le Christ dit ‘Venez à moi’, cela veut dire ‘Venez à votre moi , venez à ce moi qui est capable de dire je. Et libérez-vous’ ». Et Cuny de poursuivre : « Il est même dit – dans le Pentateuque ou dans je ne sais quel Evangile – : ’Vous devez haïr votre père et votre mère’ (sic). Mais pourquoi ? Justement pour vous évader d’eux. Si vous leur appartenez, vous ne serez jamais, vous resterez à votre source, vous serez des petits étangs stagnants. Il s’agit de vous lever. ‘Lève-toi, dit-il d’ailleurs au garçon mort (sic), lève-toi et marche’. C’est-à-dire : ‘Sois autonome, libère-toi du père.’ » 

Certes. Que de justes choses en ces mots, de vérité en cette injonction ! La vie, cependant, prodigue en spectacles plus édifiants les uns que les autres, quelquefois retourne comme un gant la situation et le problème, nous offrant l’exemple de parents, père ou/et mère, qui, obsédés par le bonheur de leurs enfants, ne peuvent se détacher d’eux, faisant obstacle à leur émancipation. C’est le cas de Goriot dans le roman de Balzac. Son amour pour ses deux filles relève de la passion aveugle ; et sa progéniture l’ayant rejeté, sa passion croît avec sa frustration – frustration permanente dont l’une de ses filles joue inconséquemment. Cette passion, qui dépasse l’image oedipienne, est complexe, nous donnant à voir un Goriot qui, non seulement assume à la fois la fonction paternelle et maternelle, mais se fait aussi complice du plaisir de ses filles, ceci par l’encouragement (pas vraiment conscient) qu’il leur prodigue en leur accordant tout l’argent nécessaire à l’entretien de leurs ivresses. Ainsi se déploie en des pages sublimes un amour masochiste, un amour incurable fait de douleurs inapaisables, de gémissements lancinants, de plaintes émouvantes. Ici, donc, non pas des enfants qui luttent pour leur émancipation, mais à l’inverse, un père qui leur demeure trop attaché.

Deux faces d’une même figure, on le voit. D’une part (propos de Dolto/Cuny) la nécessité de rompre avec l’amour trop encombrant d’un père, un amour qui fait obstacle à l’émancipation et à l’autonomie ; d’autre part (Goriot) la réalité (et la force) d’un amour dont il est parfois difficile de se défaire. Ce dernier point, du reste, est aussi souligné par Alain Cuny dans la fin de son entretien. En effet, revenant aux Evangiles , il met l’accent sur ce terrible paradoxe : « Recommandant cela, le Christ nous propose – nous commande, nous apporte et nous donne – quelque chose qu’il n’a pas. Puisque, au moment de mourir, il dit : ‘Mon Père, pourquoi m’avez-vous abandonné ?’ Donc il n’a pas su – il n’a pas pu –, lui, s’évader, s’échapper, atteindre son autonomie et une certaine taille d’homme. Ce qui, en somme, est tellement calmant (sic) pour tous les malheureux que nous sommes qui n’y parvenons pas. » 

Bref, il semble qu’à se libérer du père on échoue toujours.

One Comment

  1. Francis L.
    Francis L. 24 mars 2020 at 10 h 35 min . Reply

    Une analyse originale qui s’appuie à la fois sur la psychanalyse et les évangiles dont l’interprétation est souvent ambiguë. L’exemple donné par le père Goriot est sans doute excessif mais Balzac a voulu montrer que cet amour filial absolu a conduit à la déchéance du père. Tous ses personnages composent la comédie humaine.
    Dans ce contexte, je pense à un autre père, aussi aimant, Jean Valjean, qui s’effacera pour faire le bonheur de sa fille Cosette après sa rencontre avec Marius. Cette dernière s’apercevra trop tard qu’elle a négligé son père et, contrairement aux filles du père Goriot, insouciantes et égoïstes, elle éprouvera du remords.
    Dans ces deux exemples, il s’agit de filles mais on peut supposer qu’il en serait de même avec les garçons avec toutefois un soupçon de virilité pour tenter de s’affirmer voire de s’opposer au géniteur tout puissant.

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