154. — Du mystère de l’écriture

Sans doute est-il vrai, comme l’écrit Dominique de Roux, que l’écriture commence avec la présence ou l’absence de la femme, son récit. Nous dirons plutôt, et ce n’est pas incompatible, que d’une manière générale, les débuts d’une écriture sont toujours liés au récit de soi. Combien de fois, en effet, a-t-on pu lire qu’un premier roman est toujours autobiographique ? Ensuite, il s’agit de passer aux affaires sérieuses (celles liées à l’imagination pure ?). Sauf, bien sûr, pour ceux qui ont effectué le choix (l’ont-ils vraiment, ce choix?) de se consacrer à l’écriture de soi, à l’intime, véritable sacerdoce puisqu’il s’agit, de se fouiller indéfiniment, de se triturer sans cesse pour tenter d’atteindre au noyau de soi, et plus outre, de découvrir sa vérité profonde.

Marcher sur ses propres traces, visiter en profondeurs ses souvenirs, faire jaillir le suc des rencontres qui ont compté, mais aussi narrer les hasards, les découvertes effectuées lors des erreurs de parcours, quelle aventure ! Et qui dresse un mur avec le réel des jours, avec la quotidienneté la plus ordinaire. Un peu comme si le corps souhaitait prendre une certaine direction alors que l’esprit s’engage dans une autre. Et puis il y a les proches, la famille (les familiers), les amis, de la vie desquels « l’écriveur » est partiellement coupé, car les uns vivent leur monde (vivent le monde) alors que l’homme (la femme) d’écriture s’oublie dans l’ailleurs. De plus, se gorgeant de toute nourriture qui se trouve à sa portée, l’auteur peut présenter un danger pour un entourage qui se méfie de lui, quelquefois avec raison (ne va-t-il pas nous « coucher » en ses pages?).

Qu’est-ce que la vocation, dès lors qu’il s’agit d’écriture ? Au delà d’un appel : une obligation. Certes. Mais d’où est issu cet appel ? d’où vient-il ? Là réside le mystère. Et son opacité ne manque pas de nous interroger ; et de demeurer. Habité de cette nécessité, l’auteur, cet impénitent rêveur, cet utopiste, va se fixer pour objectif (pas toujours conscient) de transformer de la matière morte en vie vivante. Car son univers est celui des morts, des choses mortes, un monde glacé où s’agitent des fantômes. Il tisse des liens avec ce de quoi il est séparé, instaurant un rituel d’écriture, élaborant une forme qui va jusqu’à la présentation dans la page. L’auteur est un maniaque qui, dès lors qu’il se fiche du nombre de ses lecteurs, n’a de comptes à rendre qu’à lui-même.

Au fond, dans cette solitude absurde (la vie est tellement plus agréable et riche en belle compagnie), dans une activité qui ne l’est pas moins (il y a mieux à faire que noircir des pages), l’auteur n’a pour lui que son assurance. Bien temporaire du reste. A chaque ouvrage terminé, il respire, croyant avoir enfin atteint sa souveraineté. Mais le livre imprimé, vite oublié – d’autrui et de lui-même –, le renvoie à sa nature insatisfaite. A sa fêlure. Et il doit se remettre au travail, s’enfermer une fois encore dans sa cellule, se replonger dans son univers intime pour recommencer à gratter ses plaies. Se sauver par la mise en forme d’une certaine idée qu’il se fait de lui-même ; creuser l’origine pour comprendre son présent. Il va s’agir alors de sonder ce puits sans fond où stagnent des eaux noires, quelquefois boueuses ; où moisit une flore putride et puante ; où l’on entend de glauques gargouillis et d’inquiétants échos ; où s’agitent des ombres étiques et un bestiaire mystérieux et laid ; où semblent flotter des morceaux de cadavres décomposés qui le renvoient à sa condition – cette condition bassement terrestre dont Pascal nous a si justement entretenu, nous contraignant à ouvrir grand les yeux sur elle et sur ce qui lui est indéfectiblement lié : le divertissement.

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