155. — De la réécriture du roman familial

Il n’est pas rare d’apprendre ici et là, que tel personnage connu ou moins connu (et de quelque milieu auquel il appartienne), a réécrit partiellement (ou remanié) sa biographie, un peu comme s’il souhaitait corriger l’existence telle qu’elle fut. Cela peut parfois conduire très loin, certains individus en arrivant à s’inventer une famille, substituant à leurs vrais géniteurs une ascendance prestigieuse ou parée de qualités hors du commun. Ainsi est-on saisi, à la lecture d’Aurélia (récit qui, par bien des aspects, s’apparente au journal intime), de voir, par exemple, combien Nerval s’employa à la reconstruction de ses origines et à la réécriture de soi. Si, certes, dans les figures du père et de la mère, ce travail apparaît avec netteté, on voit cependant qu’il s’agit de simples aménagements.

En effet, le vrai géniteur apparaît bel et bien dans le récit, notamment lors de visites de principe qu’il accorde à son fils. Mais ce caractère de simple courtoisie, justement, ne laisse pas de consterner le narrateur, qui semble souffrir d’un manque affectif, niant toute influence de son père sur sa jeune vie. Aussi, c’est l’oncle maternel qui fera fonction de figure paternelle (tant celle-ci, de toute éternité sembla nécessaire), prenant en charge l’éducation intellectuelle et religieuse du jeune homme. Cette importance, du reste, n’est qu’à peine exagérée puisque durant six ans (de 1808 à 1814) Gérard de Nerval fut effectivement élevé par son grand-oncle maternel – au printemps de 1814, le géniteur s’installe avec son fils à Paris.

Conflit larvé avec le père, donc, mais aussi, quête par l’enfant orphelin de sa mère morte. Là aussi, l’événement est bien réel – la mère de Gérard de Nerval disparut en Silésie, alors qu’elle accompagnait son mari. Cette quête de la mère disparue est omniprésente dans Aurélia où la figure maternelle est vue comme absence mais aussi comme angoisse car elle s’identifie par moments avec la figure de l’amante, voire de l’épouse. L’accomplissement charnel étant compromis – car pris dans les filets du désir incestueux –, s’ensuivent des reproches, des remords et, bien sûr, un sentiment de culpabilité. Et l’on voit que c’est en définitive un double qui épouse Aurélia, non le narrateur lui-même. Problème de l’interdit amoureux ainsi réglé, donc, mais aussi aveu de l’impuissance du sujet.

Ainsi peut-on dire que Nerval, dans Aurélia, s’il n’a pas vraiment raconté une partie de son existence, s’il ne nous a pas vraiment livré un fragment de confession à caractère autobiographique, a tout de même beaucoup emprunté à sa vie. Il nous a laissé un récit qui tente le lecteur : en effectuer une sommaire interprétation psychanalytique. C’est notamment le cas lorsque l’on devine le narrateur en quête d’une mère accueillante qui lui assurera refuge ; lorsqu’on le devine, aussi, à travers l’évocation de son enfance parisienne, la quête d’un Eden perdu. La femme quant à elle, se drape du mystère de l’éternel féminin idéalisé et inaccessible. Qui appelle à la communion, certes, mais à la communion purement mystique.

One Comment

  1. Arnaud Bordes
    Arnaud Bordes 31 mars 2020 at 9 h 25 min . Reply

    Oui, Nerval trafiquait beaucoup. A y bien regarder, sa littérature est palimpseste, et éminemment contextuelle, saturée de références, qui trouve son orientation (son orient ?) dans les références infinies de lectures infinies. C’est même une espèce d’esthétique de la référence, de la mise en abîme, du trompe-l’oeil. Angélique (mais ces autres textes également) le démontre parfaitement. Certes, il y a des éternels féminins, pythies peut-être, oraculaires et élémentales éventuellement ; mais il faut les entendre plus simplement, je crois : comme jeunes femmes rhétoriques, tissées de littérature. C’est en même temps, évidemment, une géopoétique : le Valois, puis la quête des anciennes races, voire d’une histoire oubliée.

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