156. — D’une roquentinade

Déclarer ici et là que La nausée de Sartre imprégna nos quatorze-quinze ans jusqu’à les bouleverser ne suffit pas. Encore faut-il dire pourquoi. Qu’est-ce qui, dans ce journal fictif, parla si intimement et si singulièrement à nos folles adolescences ? Il semble que trois lignes de force se dégagent de cette édifiante plongée – plongée dans un roman, plongée dans une adolescence : l’exaltation de l’individualisme, la critique du monde bourgeois (il s’identifiait alors naïvement au monde adulte en général et à ses comportements), et l’observation détachée de soi – sans pathos. Sans doute à ces trois composantes faudrait-il rajouter une réelle tonalité mélancolique – tout un arrière-plan qui coïncide assez bien avec les premiers émois que vit un jeune garçon.

Roquentin à Bouville est un homme seul, et qui se comporte comme tel. Tous ses mouvements (à l’hôtel, au café, à la bibliothèque ou dans ses promenades) révèlent un être qui se situe en dehors, un être qui n’agit pas selon les normes sociales communes mais selon ce que lui commande sa propre individualité, quitte à être perçu comme bizarre, sinon suspect. S’il les observe en entomologiste, Roquentin n’a que faire des agissements conventionnels, des plates habitudes d’autrui : il est sa propre norme, sa propre référence. Son indépendance d’esprit est indéniable (il ne fait pas partie du troupeau bêlant) ; son non-conformisme, sa singularité se révèlent en permanence ; chacune de ses attitudes se distingue du comportement ordinaire et moutonnier des habitants de Bouville.

Le bourgeois se trouve sous deux formes dans La nausée. Il y a tout d’abord le « grand » bourgeois que l’on peut observer lors de la visite de Roquentin au Musée. S’appuyant sur un certain conservatisme (lequel touche principalement deux domaines : celui des valeurs familiales et celui du patriotisme), c’est l’homme des valeurs culturelles inauthentiques qui, au fond, n’a que deux soucis : continuer à s’enrichir et à préserver son pouvoir sur les choses. Il y a ensuite le « petit » bourgeois que l’on peut observer au restaurant lorsque Roquentin s’y rend. C’est l’homme qui, de par la fonction qu’il occupe dans la société, par le rôle qu’il y joue, se montre tout simplement intégré : il accepte ce rôle d’intégré, s’opposant ainsi à l’individualisme anarchiste de Roquentin qui, lui, refuse le jeu social.

Cerner un moi sans cesse fuyant, telle est la fonction du diariste ordinaire. Ce n’est nullement le cas de Roquentin qui n’a que faire de son moi. Il n’est point homme de la vie intérieure ; point homme de l’état d’âme. Son corps parle (le désir d’Anny), pas son coeur. Il semble dépourvu d’affect et comme indifférent (en cela, il ressemble beaucoup à Meursault dans L’étranger). Pas de psychologie dans La nausée, plutôt un œil tourné vers l’extérieur (à cet égard, on peut dire que le journal de Roquentin est en grande partie extraversif). Son « je » est celui d’un être jeté dans des situations, et peu importe leur nature ; un « je » qui semble abstrait et de pure forme. Le regard de Roquentin, du reste, n’est pas seulement détaché de lui-même, il l’est aussi de ce monde extérieur qu’il épingle comme l’entomologiste épingle ses insectes. Le narrateur est au spectacle, et la vie même des êtres, les situations dans lesquelles ces êtres se trouvent plongés lui paraissent comiques quand elles ne lui semblent pas absurdes.

Nous noterons enfin que « l’inquiétante étrangeté » éprouvée par Roquentin ne va pas sans une certaine mélancolie. C’est qu’il y a un fond dépressif chez le personnage. Se sentant « de trop », il plonge dans d’ « horribles extases » ; on peut dire d’ailleurs, et sans grand risque d’erreur, que nous touchons là à la névrose de Roquentin. Peut-être même à celle de Sartre qui, rappelons-le, s’extirpant à peine de ses dures expériences de mescaline, avait donné comme premier titre à son roman : Melancholia.

Ce sont donc l’individualisme anarchiste (comment diable Sartre a-t-il pu se tourner vers le communisme après avoir écrit La nausée !), la dénonciation des comportements bourgeois, l’observation détachée de soi qui, sur un fond prégnant de mélancolie vraie, parlèrent à nos adolescences, leur donnant consistance et leur indiquant une voie : celle de l’indépendance d’esprit, du refus de l’ordre bourgeois et du rejet de l’horrible pathos. Quant à la mélancolie, elle est inhérente au « passage » – le passage que vit tout adolescent quand la rencontre de l’autre puis sa perte, le conduisent à quitter son état pour devenir un jeune homme.

3 Comments

  1. Françoise Lapierre
    Françoise Lapierre 2 mai 2020 at 16 h 01 min . Reply

    A l’adolescence, Sartre, avec sa Nausée, m’avait fait sombrer dans un pessimisme profond et je lui en voulais (!). Bien sûr, son Qu’est ce que la littérature avait accompagné mes études, mais ses autres œuvres me dérangeaient.

    Je ne trouve pas, contrairement à ce qu’affirment certains, que « l’existentialisme soit un humanisme « .

    Je viens de relire La peste de Camus ; banal comme choix de lecture en cette période, et là, j’ai été éblouie. Je sais que Camus n’est pas parmi tes auteurs favoris et que Sartre a ta préférence.

    L’étranger me semble bénéficier d’un succès du à sa brièveté, son vocabulaire simplissime et il n’emporte pas mon enthousiasme. Mais La peste entre dans mon panthéon littéraire.

    Comment se fait-il qu’une lecture il y a quelques années ne m’ait pas plus marquée qu’elle ne le fait aujourd’hui. C’est un livre hautement spirituel.

    Certaines pages sont un dialogue entre personnalités fort différentes qui confrontent leurs secrètes, intimes convictions, croyances, (dés)-espérances, choix.

    Une très belle humanité ; une très belle réflexion, un très beau regard sur la  » sainteté « .

  2. Arnaud Bordes
    Arnaud Bordes 3 mai 2020 at 16 h 18 min . Reply

    Très juste ton texte sur La nausée.
    Ça ne m’avait pas non plus laissé indifférent quand je l’avais lu — du moins la mélancolie et l’inquiétante étrangeté.

  3. Fourcassié
    Fourcassié 11 mai 2020 at 23 h 10 min . Reply

    Superbe texte sur La nausée. Je revoyais il y a peu les commentaires d’Ophuls sur son film Le chagrin et la pitié, quarante ans après. Il mentionne une anecdote intéressante à propos de Jean-Sol à qui on demande son avis sur le film et qui répond :  » On ne peut pas prendre au sérieux un film où les intervenants sourient autant « .

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