159. — Des errements sartriens

C’est devenu désormais une habitude : opposer le « juste milieu » camusien à la turbulence sartrienne. D’un côté la tolérance et la mesure (une sorte « de ni…ni », précurseur du « en même temps »), de l’autre le fanatisme et la mauvaise foi. Les purgatoires sont terribles, ils ne passent rien.

Que reproche-t-on à Sartre, au juste ? D’abord d’avoir été un compagnon de route du PCF et de s’être montré complaisant envers les régimes communistes dictatoriaux (URSS, Cuba, Chine…) ; ensuite d’avoir soutenu, non sans une certaine naïveté, les aventures erratiques du tiers-mondisme ; enfin de s’être absurdement rapproché du mouvement maoïste français. Ceci pour ce qui concerne l’éthique politique. Hélas, pour ce qui concerne le domaine théorique, ce n’est pas mieux. Car Sartre semble n’avoir pas compris grand-chose aux nouveaux éclairages sur l’homme qu’apportait la psychanalyse, pas plus qu’aux interprétations innovantes des sciences humaines structuralistes. Ainsi énoncé, le bilan, en effet, semble lourd.

Mais doit-on prétendre pour autant que Sartre s’est trompé ? Se trompait-on vraiment lorsque que l’on se montrait proche des ouvriers en lutte contre le patronat exploiteur ? que l’on contestait les injustices de la société française ? que l’on mettait en question l’autorité des castes (on ne disait pas encore « oligarchies ») ? que l’on soutenait les mouvements sociaux qui aspiraient à plus de démocratie et de justice ? Etait-on vraiment dans l’erreur lorsque l’on prenait position contre les guerres coloniales (Indochine…) ? que l’on se solidarisait avec les guerres de libération nationale  (Algérie…) ? Se fourvoyait-on lorsque l’on se sentait en sympathie avec le mouvement étudiant de 68 ? que l’on préférait la fréquentation de l’extrême-gauche à celle des tenants du libéralisme ?

Fallait-il donc, au lieu de s’engager pleinement au risque d’être un jour jugé par l’histoire, rester plutôt dans un prudent retrait au nom de la liberté de l’esprit ou de l’obscène assurance de détenir la vérité ? Quelle vérité, du reste ? Celle qui laissait entendre que la société libérale était ce à quoi l’on pouvait aspirer de mieux, et que ceux qui voulaient la transformer étaient, tels des Bonnot et des Ravachol, de dangereux anarchistes ? La psychanalyse lacanienne ? Elle est bien contestée aujourd’hui (le docteur Lacan lui-même, sur son lit de mort se serait, dit-on, laissé allé à ce terrible aveu : « L’inconscient n’existe pas »). Le structuralisme ? Une mode comme une autre, avec ses snobismes et ses têtes de gondole. Elle est passée, comme passe toute mode.

En penseur solitaire, Sartre a oeuvré pour un monde à construire (un autre monde, un monde nouveau, un monde meilleur). Pour cela, il a mis en œuvre une pratique, se positionnant dans l’histoire – l’histoire des hommes. Une histoire qui n’a rien à voir avec le mondialisme marchand et la finance internationale mais qui a beaucoup à voir avec la position philosophique même, à savoir le choix libre de porter un jugement personnel sur les hommes et la marche du monde.

Prenons donc garde à ne pas stigmatiser la position critique au nom d’une raison raisonnable. Le débat démocratique se nourrit de convictions et de responsabilité, non d’effacement derrière une sagesse de principe. Il n’y a pas d’un côté « le vrai » (ou la vérité) et de l’autre l’erreur. Il y a un espace démocratique où s’expriment les parti-pris. Ceux-ci ont à voir avec la liberté de pensée, à la garantie de laquelle il convient de veiller, et peut-être, en ces temps de manipulation et d’infantilisation des esprits, plus que jamais.

7 Comments

  1. Françoise Lapierre
    Françoise Lapierre 11 mai 2020 at 21 h 17 min . Reply

    Tu emploies en introduction l’expression  » juste milieu « , convenant qu’il s’agit d’un lieu commun appliqué à Camus ; quant à moi, je dirais plutôt caricature de Camus. Tu emploies aussi le terme de  » naïveté  » pour Sartre, ce que je n’appliquerais pas à cet homme qui m’apparaît plutôt dur, intrigant, manipulateur et vraiment peu correct dans sa relation avec Camus qu’il voulait rabaisser. Je ne doute pas que Camus a été un homme engagé, sincère et qui ne  » posait  » pas.

    Mais c’est en particulier sur ton dernier paragraphe que je désirerais donner mon sentiment .

     » Ne pas stigmatiser la position critique au nom d’une raison raisonnable  » : cette  » raison raisonnable  » me semble bien misérable, semble s’émietter, s’effriter, sombrer dans le misérabilisme. Même ordre pour la  » sagesse de principe  » qui d’emblée s’affiche sourde, figée et cette pseudo raison, cette pseudo sagesse ne peuvent bien entendu prétendre se hisser au  » débat démocratique « .

    Donc, il faudrait s’accorder sur les mots de  » raison  » et de  » sagesse » pour ne pas les affubler de qualificatifs qui les disqualifient. Car, ce que je redoute dans cette écriture, c’est de faire insidieusement porter le doute sur les mots de raison et de sagesse, tout comme on a pu affubler Camus  » d’humaniste à la morale de Croix Rouge « , à la  » morale pour boy-scout « .

    Dans le  » débat démocratique où s’expriment les partis-pris  » encore faut il que les choix dans les prises de position soient les fruits d’une réflexion éclairée et surtout de bonne foi.

  2. Francis L.
    Francis L. 13 mai 2020 at 13 h 20 min . Reply

    J’ai très peu lu Sartre. En revanche, j’ai lu tout Camus. Donc, on comprend aisément où va ma préférence. De plus, considérer que Camus serait en quelque sorte le précurseur du  » en même temps » macronien me chagrine et m’apparaît comme une provocation. Aussi, je suis plutôt d’accord avec l’excellent commentaire de Françoise.

  3. Bernard Castagnet
    Bernard Castagnet 14 mai 2020 at 8 h 29 min . Reply

    A propos du match entre Camus et Sartre que les média ont encore aujourd’hui plaisir à mettre en scène, il est surtout intéressant de s’interroger sur le sens de la victoire presque toujours accordée au premier. La radicalité de Sartre pouvant être inspirante dans les luttes actuelles, elle doit être discréditée même s’il faut pour cela prendre certaines libertés avec la réalité des positionnements historiques de l’un comme de l’autre de ces deux penseurs engagés.

  4. Jerome North
    Jerome North 14 mai 2020 at 22 h 12 min . Reply

    Le monde de son temps, Sartre le voyait dans l’horreur de ses réalités. Parmi elles, la réalité bourgeoise qu’il analysa et contre laquelle il s’insurgea.
    Le combat de Sartre, c’est le rêve d’un bonheur universel, d’une fraternité universelle. Un monde d’hommes et de femmes réconciliés.
    Mais sa critique, au fond, reste judéo-chrétienne. Car elle comporte un fond moral. En s’insurgeant contre sa classe, Sartre porte une accusation contre lui-même.

  5. Julien D.
    Julien D. 15 mai 2020 at 10 h 11 min . Reply

    Boris Vian, qui pourtant s’est fait « piquer » (si j’ose dire) sa première femme (Michèle Vian-Léglise) par Sartre, disait du philosophe :
    « Si vous avez besoin de 50 000 francs, allez voir Sartre. C’est un saint ! »
    La générosité de Sartre était légendaire. Elle a été confirmée par celui qui, longtemps, fut son secrétaire avant de changer son fusil d’épaule : Jean Cau.
    Sartre gardait toutes ses maîtresses, leur trouvait un appartement pas trop loin de chez lui, etc.

  6. B. Bonnaventure
    B. Bonnaventure 15 mai 2020 at 12 h 35 min . Reply

    Sartre n’a cessé de revenir sur le rôle que le véritable intellectuel doit jouer dans la cité, dénonçant par ailleurs les faux intellectuels.
    Ces derniers, innombrables aujourd’hui — des clowns tragiques –, participent d’un engourdissement général (à quelques exceptions près) ou d’un copinage plus ou moins ouvert avec le pouvoir.
    Sartre, lui, appelait à une conscience critique « éveillée ».

  7. Anton Brovitzc
    Anton Brovitzc 16 mai 2020 at 7 h 58 min . Reply

    Un temps Sartre a représenté l’avant-garde littéraire, notamment par sa technique narrative (cf. Le sursis, La mort dans l’âme), mais aussi par le contenu même de ses romans imprégnés de métaphysique, et des personnages pris dans leur dimension historique et sociale. De même qu’on reconnaît un grand écrivain à quelques caractéristiques précises (voir Kafka, Faulkner, Proust, Hemingway, Céline, Dostoïevski…), on reconnaît l’oeuvre de Sartre aux notions personnelles qu’il met en oeuvre dans ses romans : subjectivité, solitude, choix, angoisse… Tout cela a partie liée avec son combat pour la conscience sociale et pour l’élaboration d’un projet socialiste dans lequel le singulier serait intégré. Evidemment, dans la période difficile que nous traversons où la radicalité seule est apte à déstabiliser le système ultra-libéral, on préférera un Camus à la pensée sage et mesurée, donc peu dangereuse pour le Pouvoir, à un Sartre trublion incitant à la révolte, voire à la révolution sociale et au changement (de) politique.

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