160. –Du judéo-christianisme

Les références au judéo-christianisme sont nombreuses en nos temps. Que recouvre au juste cette notion qui semble varier en fonction de chacun de ceux qui s’en emparent ? Il paraît raisonnable de l’envisager sous trois angles, correspondant à trois utilisations. L’usage dans le langage courant d’abord ; l’emploi qui en est fait dans la communauté chrétienne ensuite ; dans la communauté juive enfin.

Reconnaissons-le sans crainte d’une levée de boucliers : dans le langage courant, le mot judéo-christianisme est surtout employé par ceux qui s’en détachent idéologiquement. Ceux-là même qui, par exemple, n’ont de cesse d’évoquer cette morale judéo-chrétienne qui, selon leur dire, aurait produit tant d’irréparables dégâts (que resterait-il donc, pourtant, de la littérature du XIXe siècle sans la notion de péché ?). Mais il est amusant de noter qu’il est employé aussi par les tenants de la Tradition, lesquels regrettent de voir le judéo-christianisme se déliter, emploi qui se situe donc à l’opposé du précédent. Dans les deux cas, un peu d’objectivité s’impose. Les deux traditions – le judaïsme et le christianisme – s’opposent. Pas qu’un peu. Et ce avec force depuis le Moyen-Age, haute période de la France chrétienne.

La tradition chrétienne, justement. Que nous dit-elle ? Principalement que les deux parties qui composent le mot sont à prendre d’un point de vue chronologique et historique. Vu sous l’angle strictement théologique, en effet, le judaïsme se situe avant le christianisme. Le christianisme a, ensuite, remplacé le judaïsme, accomplissant les promesses contenues dans les textes juifs. D’un point de vue historique ou plutôt dans le langage des historiens, les « judéo-chrétiens » désignent les premiers chrétiens. Lesquels n’étaient au départ qu’un courant du judaïsme parmi d’autres. Ce n’est que progressivement qu’il s’est détaché de la source première, devenant une frange hérétique du judaïsme. En effet, à l’origine du christianisme ancien, se trouvent des éléments juifs, le reste de la société romaine étant constitué de non-juifs, partie à conquérir par les chrétiens dans une perspective « universalisante ». Prosélytisme qui semble fonctionner, puisque, dès le IVe siècle, le christianisme devient religion d’État, coïncidant avec la société en son ensemble – en France, le christianisme est religion d’État jusqu’au début du XXe.

Pour ce qui concerne la façon dont est perçue le judéo-christianisme dans la communauté juive, les choses ont le mérite d’être claires : le judéo-christianisme n’existe pas. Et s’il est nié d’une façon aussi radicale c’est pour une raison simple : le christianisme est perçu chez les juifs comme un rapt. Un rapt interprétatif, puisque le christianisme considère qu’il a « accompli les Ecritures » et qu’il est « le véritable Israël ». Devant cette dépossession, insupportable pour les juifs, tout le travail rabbinique consistera à maintenir une interprétation des textes fidèle à la tradition, à maintenir l’intégrité de ses textes originels, et donc de bien séparer le judaïsme du christianisme.

Peut-être pourrait-on conclure en disant que, d’une manière globale, les deux parties du mot judéo-christianisme désignent une interaction entre deux cultures, l’une crispée sur son héritage et soucieuse de le préserver, l’autre à prétention universaliste et pratiquant le prosélytisme.

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