88. — De nos nuits

La nuit. Le mot prononcé appelle immédiatement la référence au sommeil. L’insomniaque est là pour écorner l’image de ce rapprochement spontané, trop évident. Car existe aussi cette faune amoureuse de la vie nocturne qui se nourrit goulûment de ses activités, diverses et multiples. A l’évidence, la nature de la nuit varie donc selon ce que l’on fait de cette obscurité peuplée – de songes, d’occupations, de loisirs. Quelques constantes cependant, liées aux diverses étapes de nos vies, peuvent être dégagées.

La nuit de l’enfance est peuplée d’interrogations – principalement celles auxquelles les parents ne répondent pas. Les mystères y voyagent en grand nombre dans les errances du rêve naïf ; les terreurs n’en sont pas absentes, qui réveillent le petit être, un cri qui est parfois plainte venant troubler le silence bienheureux du cocon. Le sommeil de l’enfant est toujours interrompu, le réveil toujours brutal : l’heure de se rendre à l’école est la première borne contre laquelle se heurte un être humain. Incontournable, elle porte en elle sa violence.

La nuit de la jeunesse se confond avec une certaine folie, délirante (les excès partagés dans l’amitié) ou douce (les lents plaisirs de l’extase amoureuse). Les paradis artificiels y côtoient les paradis charnels. L’aventure est au bout de cette accumulation d’heures intenses, incandescentes, d’où peut jaillir le pire comme le meilleur. En toutes circonstances cependant, l’exaltation est reine. Mais les nuits de débauche ne trouvent leurs véritable sens que lorsqu’elles viennent récompenser les dures nuits blanches de travail et d’étude. Car la jeunesse, c’est surtout et avant tout cette obligation, ce devoir, de réussir examens et concours.

La nuit de l’âge adulte est là pour apaiser les tourments du jour. Y affleurent encore, certes, alors que le sommeil s’installe mollement, l’écume des responsabilités inhérentes à la maturité ; y affleurent aussi les problèmes imparfaitement résolus auxquels tout adulte se confronte. Mais le poids du combat, la lourdeur de la lutte se révèlent grands vainqueurs, procurant un sommeil de souche à l’adulte qui a beaucoup donné de lui-même tout au long du jour.

Enfin, il y a la terrible nuit de l’angoisse, bien souvent liée au moment où la parenthèse de la vie menace de se refermer. Le malaise est là, tapi, qui inquiète ou carrément effraie (voir le poème de Prévert « Soudain le bruit »). Et la douleur qui, de pressante, se fait insistante. Plus horrible encore, véritable abomination : la maladie ou la mort qui chemine, endormie le temps d’un bref sommeil (la voilà oubliée) et que l’on retrouve au matin, lorsque la conscience reconquiert la lucidité anesthésiée et que les yeux s’ouvrent sur l’horreur d’une souffrance réitérée – dans une vie qui s’achève.

Ainsi vont nos nuits, naïves dans la fraîcheur de l’enfance, délirante dans l’exaltation de la jeunesse, lourdes à l’âge des incontournables pesanteurs adultes, inquiétantes à l’âge de la confrontation avec la fatalité tragique. De l’innocence au charme, et de la paix aux larmes, ainsi vont nos nuits vagabondes.

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