89. — Des étés d’autrefois

Dans les villages, autrefois, les étés avaient une saveur singulière que les adolescences bouillonnantes (les « premières », disait-on pour désigner ce que l’on appelle aujourd’hui « pré-adolescences »), tous sens en éveil, savaient goûter, le plus souvent non sans une certaine gourmandise.

Rappelons dès l’abord que ces étés flamboyants s’étalaient sur quatre mois car ils posaient leur calque sur les vacances scolaires qui duraient alors de juillet à octobre. Durant la journée, rien qui ne commençât avant la fin de la matinée, bien sûr, car le sommeil retient de toujours l’adolescent qui n’a plus à répondre ni à la sonnerie du réveil, ni à celle du collège. Fins de matinées de vraie vie donc, où se guettaient, dans la rue principale, les appétissantes jeunes filles qui accompagnaient leur mère aux courses chez l’épicière ou la mercière, leur père au marché ou à la droguerie. Mais comment donc approcher ces sylphides sans attirer la suspicion du père, la crainte de la mère ?

Les après-midi, quant à elles, ne commençaient véritablement que vers quinze heures trente. C’était l’heure du début de la baignade dans la fraîche rivière, digestion effectuée (la prudence inquiète des géniteurs n’étaient pas pour rien dans cette précaution). Là, sur les rochers dont certains s’étalaient avec une imposante majesté, garçons et filles pouvaient enfin se mêler, la nature fournie enveloppant le lieu comme pour le dissimuler aux yeux curieux, aux regards indiscrets, les plantes odorantes (menthe, lavande, genêt) venant émoustiller les sens, déjà fortement éprouvés. Théâtre où, sous un soleil plombé, naissaient avec délicatesse les « passions fraternelles » ou s’exprimaient avec spontanéité les « affinités électives ». Merveilleux instants où se rapprochaient les jeunes corps, ou se nouaient d’intimes liens.

Au retour, qui s’effectuait quelquefois à bicyclette mais le plus souvent à pied, avait lieu l’incontournable halte en terrasse du Grand Café. Là, d’innocentes boissons sucrées le plus souvent gazeuses étaient avalées avec délice (limonade, pschitt, orangina). Si les garçons s’attardaient un peu en ce lieu de tendre fraternité, les filles, elles, qui se devaient de répondre à des consignes plus strictes, ne laissaient qu’une trace fugitive. Ne restait plus alors aux garçons qu’à rêver sur cette peau que recouvrait la légère robe à petites fleurs bleues et mauves, ce corps que l’on avait vu partiellement dénudé au bord de la rivière – davantage encore, parfois, lorsqu’à la faveur d’un plongeon une bretelle glissait.

Les premières adolescences ne sont pas encore ouvertes aux débordement nocturnes. Les soirées, qui commençaient vers vingt-et une heure, se déroulaient de manière identique. Les parents qui, par grappes, longeaient en bavardant la grand-rue du village bordée d’imposants platanes ; les enfants des deux sexes qui faisaient de même, mais à distance des adultes, avant de disparaître dans les ruelles adjacentes ou en direction d’une gare désaffectée où l’on est sûr, pourvu que l’on fasse silence, de n’être point observé lors de rapprochements subreptices ou de contacts plus hardis.

Difficiles entrées dans le sommeil, enfin, lors de ces premières adolescences. Si les pensées des garçons tournent autour d’une obsession unique, les interrogations des filles, nombreuses, oscillent entre la crainte de l’inconnu et l’espoir que tout, un jour, trouvera sa juste place dans ce que l’on appelle communément une vie de couple réussie.

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