90. — De la distance

Il n’était pas rare, dans les débuts du néo-féminisme, de voir nombre de jeunes femmes interrompre leur relation de couple au nom d’un sacro-saint « recul », à leur yeux devenu nécessaire, sinon indispensable pour un mieux être et une vie plus épanouie. C’est ainsi que l’expression « prendre du recul » entrait dans le langage courant et, parallèlement dans le lexique sociétal. D’être caricatural, c’en était devenu comique. Passons.

Distance et recul sont synonymes. D’ailleurs, la distance est un recul – recul de la conscience qu’établit un individu face à une situation donnée. Si certes, chez certains êtres, le recul peut relever d’un comportement naturel, il peut aussi s’instaurer par la force de l’habitude, grâce à la volonté.

Le recul, entre autres bienfaits, permet d’appréhender l’événement avec une lucidité qui, sans lui, ferait défaut. « Sur un marais gelé, on avance plus facilement », déclare Ernst Jünger à ses interlocuteurs dans un ouvrage d’entretiens. C’est que, sans recul, on est forcément dans l’implication et l’implication est toujours destructrice, l’intensité dans le vécu mortifère.

En effet, l’implication véhicule un surplus d’émotion, quelquefois de mauvaise, voire de dangereuse passion (un débat passionné peut virer au pugilat) ; l’implication mobilise les nerfs et crée de la confusion dans le cerveau qui a besoin non d’échauffement et de bouillonnement, mais de froideur : « La pensée froide, lucide, saura vous émouvoir plus qu’une caresse, plus qu’une fiction », écrit Georges Sautreau.

S’il est un domaine où la distance s’avère nécessaire, c’est bien l’Histoire. Comment appréhender les tenants et les aboutissants d’un événement historique lorsque l’on y est soi-même pleinement confronté , voire impliqué ? Certes, l’exaltation, en la matière, a ses charmes, mais l’analyse n’a rien à gagner lorsque l’observateur, plongé dans l’ébullition des faits est aussi acteur. De toutes les façons, le travail du temps, ici comme dans bien d’autres domaines, se charge de rétablir les bonnes et justes perspectives.

Dans son brillant petit ouvrage, Le vieil homme et la mort, Franz-Olivier Gisberg, rapporte ce propos d’un François Mitterrand jouant en la circonstance sinon au « sujet supposé savoir » en tout cas au professeur de vie : « Il faut toujours prendre du recul ; c’est comme ça qu’on grandit… » Et, c’est vrai : le néo-féminisme (devenu ultra) a grandi. Jusqu’à atteindre quels sommets ? Chacun jugera selon son expérience, sa culture, son engagement.

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