95. — D’une esthétique glacée

Il est des films qui fascinent. Porteurs d’une magie, ils traversent le temps. C’est le cas de celui de James Ivory, Les vestiges du jour (1994), adaptation fidèle du roman éponyme de Kazuo Ishiguro. L’époque évoquée : les années 30. Le milieu : l’aristocratie anglaise (Darlington Hall). Les personnages : Lord Darlington, sommité douteuse qui œuvre au rapprochement entre l’Angleterre et l’Allemagne nazie ; Stevens, majordome exemplaire ; Miss Kenton, intendante à la tête d’un bataillon de domestiques. Le thème exploité : l’attirance réciproque de ces deux derniers êtres et leur incapacité à sortir de leur réserve.

Et là se trouve l’intérêt du film, dans cette remarquable façon qu’a le réalisateur de nous montrer la relation froide des deux personnages. Refusant l’émotion, prisonniers de leur rigidité, toujours dans la rétention, le refoulement et le non-dit, ce sont des prisonniers du devoir, durcis dans leur névrose et déshumanisés. Non pas des êtres de chair et de sang : des automates. D’être contraires, Miss Kenton et Stevens s’attirent mutuellement mais se révèlent incapables de s’extirper de la fonction qui les corsète. La retenue, devenue seconde nature, fait obstacle à l’élan qui devrait, en toute normalité, les entraîner l’un vers l’autre. Pauvre Stevens, prisonnier du devoir et de la dignité, s’épuisant à servir.

L’esthétique mise en œuvre par James Ivory est sobre à l’excès, froide, par moments glacée. La mise-en-scène permet de capter les détails du quotidien comme l’imperceptible tressaillement d’un visage policé ou un pathétique frémissement de l’être intime, et les dialogues sont réduits à leur minimum. La caméra fouille, en une chirurgie élégante, le milieu du philonazisme anglais personnifié par Lord Darlington. C’est alors les images de salons luxueux où évoluent des hôtes de marque.

Ainsi Ivory, dans Les vestiges du jour, effectue une analyse méticuleuse d’une société corrompue où s’exprime dans le monolithisme des comportements, la relation dominant-dominé, la relation maître-esclave. Aussi, peut-être, peut-on voir en arrière-plan une dénonciation : le pouvoir des puissants passe par l’aliénation des modestes, par la servitude des petites gens.

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