96. — De nos premières adolescences

Reconnaissons-le dès l’abord : les temps étaient favorables. Favorables aux adolescences heureuses, pourvu que le milieu familial s’y prêtât, bien sûr. Car nos repères, alors, étaient d’airain, nos valeurs indéracinables (on les pensait telles du moins), nos modèles pétris de culture.

Cette première adolescence, qui tant et tant obséda Vialatte (Battling, La complainte des enfants frivoles… ), était en tout premier lieu rythmée par la vie de Collège. Nos maîtres, artisans géniaux de notre futur, étaient ces pédagogues d’exception, singulièrement dévoués, esclaves de leur vocation, s’identifiant à elle, qui trouvaient ce ton singulier (il n’allait pas sans une certaine fermeté liée à une autorité naturelle) qui fait les enfants studieux et en progrès constants.

Cette première adolescence, c’était ensuite l’amitié – l’amitié sans quoi la vie n’est que désespérance, solitude et mal-être, ou bien repliement saumâtre sur le cocon familial. Premiers voyages en compagnie d’amis ; l’on s’enrichit de ces vagabondages, émancipés pour un temps de l’autorité parentale. L’ami, c’est le frère, le double, l’alter ego – celui à qui l’on dit tout et avec qui l’on partage tout – même les filles, parfois.

Le rapport aux filles, parlons-en. Irrésistible attraction de la différence, charme mystérieux de la nature féminine, expérience à éprouver d’une sensualité inconnue. Et sens en éveil ou revendicatifs : c’est toujours le printemps, à l’adolescence. Il s’agit d’approcher et de mieux connaître le corps des filles, son fonctionnement (pour la psychologie, nous verrions plus tard).

Et puis il y avait les livres. L’adolescence est l’âge de la poésie. Ce voyou de Villon nous parlait comme à des amis proches. Comme, mêmement, nous parlait Rimbaud dans ses poèmes de l’errance : « Sensation », « Au cabaret vert », « La maline », « Ma bohème ». Baudelaire, en nous portraiturant un éventail de femmes aux esprits et aux physiques différents, nous laissait entrevoir un horizon de variété alléchant : nous aurions des filles aux personnalités diverses mais toujours riches de leur beauté. Nerval, quant à lui, introduisait une bonne dose de rêve fou, d’onirisme délirant en nos esprits ouverts à toute divagation car nous les trouvions trop sages. Lautréamont, enfin, dont nous connaissions par cœur les pages consacrées à l’Océan, nous montrait le chemin de l’écriture vraie – pureté de la grande tradition française compatible avec l’expression d’une révolte intime proche du délire. Quelle existence poétique nous vivions alors !

Enfin il y avait les chansons. Brel provoquait notre intérêt par son implication par trop excessive ; Brassens nous amusait par son anarchisme conservateur ; Ferré faisait naître en nous une mélancolie dont, avant lui, nous ne savions rien ou pas grand chose. Chez les chanteuses, Barbara suffisait à faire affleurer une émotion ténue, pleine de délicatesse, et d’elle nous avions nos chansons fétiches – Dominique Grange, Catherine Ribeiro, Colette Magny, ce serait pour plus tard, pour notre deuxième adolescence.

Tout cela (vie de studieuses études, de chaudes amitiés, de fugaces amours) contribua à rendre belle sinon sublime cette première adolescence dorée au soleil, musclée par l’aventure, enrichie d’expériences diverses, nourrie de littérature, de poésie, de chansons. Grâces soient rendues aux dieux qui nous ont permis de vivre pareilles expériences. Expériences divines, donc.

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