98. — Du rêve

Il est des rêves éveillés terriblement destructeurs : celui de la shampouineuse de Clermont-Ferrand qui se voit star de cinéma ; celui de l’apprenti-carrossier qui se voit chanteur adulé ; celui du député de la Lozère qui se voit ministre ; celui de l’écrivaillon du Lot-et-Garonne qui se voit couronné du Goncourt. Mais foin de la dérision. Délégations viennoises, sectes surréalistes, communautés hippies, tout ce petit monde ne trouva t-il pas au rêve un intérêt certain ?

Le rêve. Le petit docteur de Vienne, dans son travail sur l’inconscient, lui accorda une place prépondérante. Et tant pis si les psychanalystes ne constituent plus, désormais, qu’une famille de thérapeutes parmi d’autres – une famille désunie du reste, et accrochée à une foi branlante, à des repères douteux et à des théories que d’aucuns trouvent désormais fumeuses –, le rêve garde, sous l’écrasant patronage d’un Freud momifié et d’un Lacan déifié, son importance. Et il n’est pas rare que des ouvrages de divulgation, exposés sur les tourniquets et gondoles qui agrémentent la proximité des caisses des magasins Leclerc ou Auchan, nous proposent d’interpréter ces spectacles étranges qui se jouent durant notre sommeil.

Les Surréalistes, ces grands enfants (« Des imbéciles qui essaient de se faire prendre pour des fous », écrivait Claudel), adoraient, quant à eux, les jeux de société. Le jour, dans la cour de récré, ils couraient après Rimbaud, Lautréamont et Nerval sans parvenir à les rattraper ; bien souvent, semblables en cela aux freudiens, leur famille se scindait, vivait dures crises et douloureuses dissidences ; leurs soirées, ces garnements les occupaient à dormir puis à se faire réveiller par les copains de dortoirs afin de leur révéler le contenu de leurs rêves. Un contenu à interpréter mêmement (le petit père Freud avait effectué son travail souterrain), car les chenapans le pensaient, eux aussi, sinon investi d’une inestimable richesse, pour le moins pourvu d’un véritable intérêt.

Pas mieux que les hippies, cependant, pour s’accrocher aux rêves, artificiels ceux-là, provoqués par produits et substances, entretenus par plantes et chimies variées. Baudelaire (Les paradis artificiels) était leur lointain ancêtre, William Burroughs (Junkie) leur papa, Marie-Jeanne (Marijuana dans la langue et dans l’intimité) leur Sainte. A entendre ces réfractaires, les drogues élargissaient le champ de la conscience en même temps qu’elles offraient une perception plus aiguë de la vie et des choses. En vérité on rêvait, tout simplement. Et les réveils de ces songes très artificiels se révélaient le plus souvent douloureux, parfois même brutaux – il n’était pas rare que l’on se retrouvât sanglé dans une camisole.

Ainsi, cet intérêt marqué, durant le dernier siècle, pour le rêve, indique qu’il n’est pas à prendre à la légère mais, ainsi que le disait Prévert à propos de tout autre chose, « à la lourde ». « La lourde », qui, en argot, signifie la porte. Et le rêve est, en effet, une porte. Jünger pensait que seul le rêve, avec le mythe peut-être, peut nous donner une idée de ce qu’est l’au-delà, une fois effectué le passage.

One Comment

  1. Arnaud B.
    Arnaud B. 19 septembre 2018 at 13 h 35 min . Reply

    De l’art de remettre élégamment à leur place les choses et les cons oniriques.

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