99. — D’une passion pour la littérature étrangère

Qu’il fut et demeure un passionné de Malcom Lowry (il lui consacra un essai en 1979) pourrait suffire à nous faire regarder Tony Cartano avec sympathie. Qu’il garda aussi – et garde encore – un œil attentif sur la littérature latino-américaine, rajoute à sa singularité. C’est ainsi que son intérêt pour une littérature autre, conduisit ce natif de Bayonne à devenir, outre critique spécialiste du domaine étranger, directeur littéraire aux Presses de la Renaissance.

Quelques uns des romans de Cartano, pris au hasard.

Et d’abord Le singe hurleur (1978) – un singe blanc ! Est-ce une fable d’un autre temps ? un récit picaresque ? On ne sait trop comment situer cette œuvre poétique à la signification troublante. Car le thème sous-jacent, ambitieux, semble être la condition humaine – une pensée inquiète et grave se développant au fil des pages, en un style attachant et savoureux.

Blackbird (1980), comme un autre grand roman de Cartano, Bocanegra (1984), est une œuvre d’une grande profusion. Ample, rempli de mystère et d’interrogations, c’est aussi un roman à références : de même que dans Bocanegra apparaît Lowry, dans Blackbird surgit Kafka. Et puis il y a ces lieux que visite l’auteur, non sans saveur : le Berlin des cabarets, le Paris épicé de Miller, le Vienne de Freud… Ici deux thèmes apparaissent : celui de l’aliénation et celui du dédoublement.

Opéra (1981) nous plonge dans l’Amérique des milieux littéraires et politiques. Milieux complexes aux nombreuses ramifications d’où naissent imbroglios, événements politiques et sentimentaux mêlés. Roman d’une sombre violence, rythmé d’étranges convulsions, ardent comme des feux amoureux, écrit sous le signe de l’absence et de la mort et dont le thème sous-jacent pourrait bien être l’identité.

La sourde oreille (1982), autre roman où le baroque se mêle à la référence. Le personnage principal, de la Pena, est un cinéaste mondialement connu, vieux libertaire devenu sourd, qui lutte contre la mort et revoit son passé. Récit de vingt-quatre heures qui, d’une enfance vécue dans la bourgeoisie d »Amérique latine, nous conduit de Montparnasse à Hollywood. Voyage d’une vie, donc, entre une adolescence rimbaldienne et les combats révolutionnaires contre les dictatures.

Le souffle de Satan (1990), enfin, a la couleur de l’Amérique telle que les auteurs de romans noirs nous l’ont présentée. Cependant, la vieille Europe est là, aussi, bien présente, avec ses modes de pensée. Un homme qui vise à disparaître (l’Européen), une auto-stoppeuse (l’Américaine), et l’enfer. Le héros, né d’une républicaine espagnole et d’un anarchiste français s’est libéré de ses attaches : il est devenu ce type d’européen cosmopolite habitué des hôtels de luxe de Paris, Milan, Londres et Francfort. Ici, le thème exploité est celui de l’effacement, de la disparition.

Ainsi Tony Cartano, qui décrit des situations souvent complexes, nous plonge dans un univers d’une grande richesse. Mais, à la réflexion, c’est toujours la condition humaine qui, en arrière-plan, est examinée, bien que les angles d’attaque soient, à chaque roman, différents.

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