De Cadaqués

               À Bruno Robaly.

Dans les années 60 à 70, le petit village catalan était une sorte de refuge, de havre pour les artistes (écrivains, cinéastes, sculpteurs, peintres…) de tous pays qui souhaitaient prendre leurs distances avec les intelligentsia exerçant un magistère sur les grandes capitales. Un écrivain français, Henri-François Rey (Prix des Deux Magots puis Prix Interallié), fut l’un des heureux résidents du village, village qui servit de toile de fond à trois de ses romans.

Le premier, Les pianos mécaniques (1962), nous montre Cadaqués, rebaptisé pour l’occasion Caldeya, en pleine saison estivale. Période d’excès, de folie, de délire. Une des singularités de ce roman broussailleux (les figures marquantes, dont les enfants ne sont pas exclus, sont nombreuses) réside en ceci que le personnage principal, Vincent Moreuil, venu sinon soigner en tout cas apaiser sa dépression au village, est abandonné en cours de route au profit de l’écrivain Régnier, une sorte de double de l’auteur (le fils de Rey et celui de Régnier portent d’ailleurs le même prénom : Daniel). Un film, signé Juan Antonio Bardem, fut tiré du roman en 1965, avec Melina Mercouri comme « vedette » principale.

Le second, Le rachdingue (1967), nous donne une idée de ce que peut être le village en hiver. Avec pour compagnon le vent et pour compagne la solitude, le résident (en l’occurrence ici : Martin Laniet, écrivain) est réduit « à sa plus simple expression, c’est à dire à soi-même, c’est à dire à l’angoisse ». Seules les fêtes de fin d’année, qui rameutent les amoureux de l’endroit, redonnent un peu de vie au village qui est passé de l’euphorie estivale à l’anesthésie hivernale. Dans les deux cas, été ou hiver, on peut noter que Caldeya-Cadaqués favorise l’introspection, permet de dévoiler la complexité de la nature humaine, encourage à rechercher le sens de son existence.

Avec le troisième roman, Le barbare (1972), nous retrouvons le village sous « le soleil écrasant » de l’été et quelques unes de ses figures pittoresques (Locus, Lady). Précisons pour l’anecdote que la première mouture du récit fut conçue en direct d’une émission d’Europe 1, « Carré Bleu », événement difficile à imaginer de nos jours. Le personnage principal a mûri (le voici désormais quinquagénaire) et ne répond plus qu’à un surnom que lui vaut un visage sillonné de rides : Gitano. S’il n’est toutefois pas vraiment rangé (il fait d’ailleurs l’éloge de la « bonne folie »), le narrateur aura besoin de mettre en oeuvre toutes ses facultés de patience et de compréhension car frappe à sa porte un adolescent, Jérôme, qui n’est autre qu’un fils dont il a ignoré jusqu’à présent l’existence.

Ces romans, qui constituent ce que l’on pourrait nommer la trilogie Cadaqués, sont écrits dans un style que Morand, dans une lettre à Chardonne adressée, qualifie avec un peu de condescendance, de « journalistique », style qui, cependant, rend la lecture captivante et même attachante. Nous reprendrons, pour évoquer l’écriture d’Henri-François Rey, plutôt que la formule de l’auteur de Venises, celle donnée par un dictionnaire de littérature : « Efficacité, sans le souci du style ».

2 Comments

  1. Bruno Robaly
    Bruno Robaly 26 mars 2017 at 11 h 00 min . Reply

    Mon très cher Raymond, je suis flatté de cette dédicace – mais en suis-je vraiment digne ?
    Cadaqués reste pour moi le village d’une rupture mémorable, au cœur d’une chaude nuit de printemps, il y a quelques années déjà. Je me souviens surtout d’un bourg noyé de soleil et de touristes, dans lequel je n’ai qu’entrevu le Caldeya d’Henri-François Rey. Il y avait plus d’agacement que de nostalgie et de frissons dans ce pèlerinage.
    Merci pour ton prosélytisme : privée de réédition, l’œuvre d’Henri-François Rey ne se trouve désormais que dans les bacs des bouquinistes mais elle est en sécurité dans notre banque à émotions, petit capital de grand intérêt. Je la garde contre mon cœur comme un grigri dans ma recherche de l’amour et de la sensation. Une superstition, peut-être. En nous s’agite parfois le rachdingue quand le vent mauvais froisse et mélange les cartes perforées de nos pianos mécaniques : au cœur de la fête, nous avons beau trinquer et chanter, il nous arrive de nous sentir bien seuls.
    La bise.

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